Récit

A la recherche de Deborah L., une ethnologue trop discrète disparue pendant l’Occupation

Michael Freund est un professeur proche de la retraite qui regarde distraitement la télévision un soir chez lui. L’émission parle des Dogons et de la spécialiste Denise Paulme. La vie du professeur va basculer

Genre: récit
Qui ? Michael Freund
Titre: La Disparition de Deborah L.
Chez qui ? Seuil, 224 p.

Michael Freund est né à Lausanne en 1944. La Disparition est son premier récit. Il raconte comment un soir, professeur proche de la retraite à Paris, il zappe devant la télévision, distraitement, pour tuer le temps. Il s’arrête sur un documentaire qui parle du peuple dogon et de l’ethnologue Denise Paulme qui y a consacré sa vie. Dans le ronronnement d’une émission assez convenue, l’attention du professeur est soudain accrochée par le visage de l’ethnologue, belle dame aux cheveux blancs, qui se crispe à une question du journaliste. Il était question d’une amie et collègue, Deborah Lifchitz, qui avait accompagné Denise Paulme à Sanga au Mali en 1935, fouillé avec elle et ramené de nombreux trésors, exposés depuis au Musée de l’Homme à Paris. La question qui a d’un coup braqué la chercheuse était: «Et quand vous êtes revenues en France, qu’est devenue cette Deborah Lifchitz?» Michael Freund, dans son salon, est saisi par la réponse: «Mais je n’en sais rien, moi. Pourquoi vous me demandez ça?» Pour le professeur, même s’il ne le sait pas encore, c’est le début d’une enquête qui va changer sa vie.

Car quelques semaines plus tard, très loin de toute référence au Mali, aux Dogons ou à l’ethnologie, Michael Freund tombe chez un ami antiquaire sur un vieux livre jauni intitulé Amie des juifs, paru en 1946. Il s’agit des Mémoires d’une certaine Alice Courouble. Catholique, cette femme avait décidé par solidarité de porter l’étoile jaune et a été arrêtée par la police française le 6 juin 1942, premier jour où l’étoile est devenue obligatoire pour les juifs. Elle est internée à la caserne des Tourelles, à Paris. Cet été-là, 200 prisonnières, juives, non-juives et de droit commun, s’entassent dans la chaleur. Alice Courouble décrit le départ du premier convoi pour Drancy, les larmes, les scènes de désespoir et de grande dignité aussi. Parmi celles qui partent, une certaine «Deborah L., qui naguère explorait l’Abyssinie, déchire des lettres.» Deborah L.?

Avec un grand sens du récit, qui fait que l’on ne peut le lâcher une seconde, Michael Freund va partir sur les traces de Deborah Lif­chitz. Il veut tenter de comprendre la réaction de la vieille dame à l’évocation de son amie disparue.

Ce faisant, il va remonter le fil de sa propre histoire familiale dont il ne connaissait presque rien jusque-là et vivre, au bout du compte, une nouvelle naissance. La Disparition de Deborah L. se présente ainsi sous la forme de deux enquêtes qui s’enroulent l’une autour de l’autre; l’une entraînant l’autre. Michael Freund n’a pas connu son père, Julius Abrahamer, mort avant sa naissance en camp de concentration. Freund est le nom de sa mère. Non seulement il n’a pas connu ce père mais il n’est pas légalement reconnu comme son fils.

Se pencher sur la vie si discrète de Deborah Lifchitz, c’est plonger dans les rivalités âpres des milieux de la recherche sous l’Occupation à Paris, dans l’atmosphère haineuse des lois antijuives. Michael Freund, avec une précieuse acolyte, comme dans toutes les enquêtes dignes de ce nom, va se cogner aux guichets de toutes les administrations possibles, compulser des dizaines de dossiers (dont plusieurs fac-similés sont reproduits dans le livre), croire plusieurs fois toucher au but, prendre de fausses pistes, rebrousser chemin, repartir à zéro.

Dans cette quête chronophage qui met en péril son couple, il s’observe, lui l’orphelin qui s’est construit sans père. Petit à petit, il fait face aux zones laissées en blanc de son enfance. Et c’est une vie qui se réécrit à la soixantaine passée. Des flux d’émotions contenues, ignorées, qui s’échappent et s’expriment. Tout ce retour sur soi se fait dans la quête de l’autre, cette ethnolinguiste si discrète, au physique ingrat, Deborah Lifchitz, volatilisée après son arrestation chez elle à Paris en février 1942 et son internement à la caserne des Tourelles. «Elle qui naguère explorait l’Abyssinie»…

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Michael Freund

«La Disparition de Deborah L.»

«Aurait-elle été plus sereine, Denise Paulme, en apprenant que rien ne pouvait être fait pour son amie, qu’il avait été trop tard depuis le début?»
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