Exposition

A la recherche du nirvana

Le Musée Rietberg propose une plongée dans la spiritualité et la culture bouddhiques à travers une centaine d’œuvres d’art sacré et de reliques rares en provenance d’Asie

Plier en forme de lotus une feuille de papier carrée demande une certaine habileté des mains et du cerveau. Même si l’on a devant soi des instructions détaillées en images. Encore faut-il rester précis dans les gestes, attentionné et délicat tout au long des manipulations pour voir se déployer à la fin, un par un, les pétales d’une fleur aussi fragile que ses consœurs dans la nature.

L’exercice de concentration est proposé ces jours au Musée Rietberg de Zurich, dans le cadre de l’exposition Prochain arrêt: nirvana – autour du bouddhisme, qui illustre les concepts clés de la philosophie vieille de 2500 ans à travers une centaine d’œuvres d’art sacré. Si la fabrication de lotus en papier, sous le regard compatissant d’un monumental bouddha de Chine, reste ludique, elle permet à tout un chacun d’effleurer le mystère de l’état méditatif, au cœur de l’enseignement partagé aujourd’hui par près d’un demi-milliard d’adeptes.

Tout commence vers les Ve-IVe siècles avant J.-C., dans le nord de l’Inde. Un jeune prince, Siddhartha Gautama, découvre les souffrances qui guettent le genre humain et décide de fuir son palais pour devenir moine, seul moyen, à ses yeux, de surmonter les peines des mortels. Mais l’ascétisme ne lui apporte pas d’apaisement. C’est par la méditation, finalement, qu’il atteint l’état de sagesse suprême, l’Eveil, et devient un bouddha, «l’Eveillé», fondant les principes d’une spiritualité qui se répandra dans les pays d’Asie et au-delà, en s’imposant comme l’une des plus grandes religions du monde.

Une vie émaillée de légendes

Au Musée Rietberg, un parchemin japonais du XVIIIe siècle retrace à l’encre colorée les péripéties du prince. Ses vies antérieures, sa naissance miraculeuse – il est sorti du flanc gauche de sa mère, la reine Maya –, sa fuite du palais avec l’aide d’êtres célestes, les années d’apprentissage, les tentations par le démon Mara et, enfin, une méditation profonde qui le mène à l’Eveil. Après avoir partagé sa pratique, il s’éteint à 80 ans.

Si la légende émaille le récit de la vie du Siddhartha historique, devenu le Bouddha, et si sa disparition signifie pour lui l’aboutissement suprême – libération du cycle douloureux de la vie et de la mort, ou l’état de nirvana –, il sera pleuré en tant qu’être humain par ses nombreux élèves et ses os et cendres vénérés comme des reliques.

A la fin du XIXe siècle, un archéologue amateur, le Britannique William Claxton Peppé, trouvera sur sa propriété au nord de l’Inde un stupa funéraire avec cinq reliquaires entourés de pierres précieuses et de perles polychromes. Une inscription ne laisse pas de doutes: il s’agirait des restes du Bouddha. C’est une première. La trouvaille fait sensation, les reliques seront réparties parmi d’importants temples et monastères de Birmanie, du Sri Lanka et de Thaïlande. Quant aux offrandes qui les accompagnent, quelques-unes ont fait le voyage au Musée Rietberg et étincellent dans un coffret, en point d’orgue de l’exposition.

Thangkas tibétains et êtres de la compassion

Résumer en huit chapitres les 2500 ans du bouddhisme est un défi ambitieux. Les œuvres dévoilées à Zurich sont comme des fragments d’une vaste mosaïque que le visiteur complétera au gré de son pèlerinage.

Dans les salles aux teintes ocre et pourpre papillonnent, çà et là, des fleurs de lotus en papier. Des représentations du Bouddha de différents coins d’Asie – de l’Inde au Japon, de la Thaïlande à la Chine, de l’Himalaya au Sri Lanka – se font face, et les nuances de leurs traits sont celles d’une religion aux multiples facettes. Tout autour, des merveilles d’art sacré se succèdent en fils conducteurs à travers les grandes pages de l’histoire du bouddhisme. Ecriteaux birmans aux calligraphies en gouttes d’or sur le blanc chaste de l’ivoire. Autels célestes aux figurines miniatures ciselées dans la pierre noble. Thangkas tibétains, ces peintures sur toile si riches en détails que les scènes semblent prendre vie et s’animer sous nos yeux.

Plus loin, la frêle Tara, cette beauté qui peut sauver le monde, émerge sur une fleur de lotus dans un lac de larmes d’un bodhisattva: elle veut aider celui qui a ainsi témoigné de sa tristesse devant toutes les souffrances de la terre. Les bodhisattvas ont atteint la connaissance suprême et auraient pu sortir du cycle douloureux des renaissances mais refusent de quitter le monde avant que tous les humains ne trouvent leur chemin vers l’illumination. Ainsi, le bodhisattva de la compassion apparaît avec ses 11 têtes, qui lui permettent de voir et d’écouter les chagrins du monde, et avec ses innombrables bras pour intervenir.

Des tableaux pour méditer

Quant à la divinité Cakrasamvara, sa représentation incarne un texte philosophique difficile et sinueux comme les lignes intriquées qui composent son image. Ceux qui méditent longtemps sur chaque élément voient apparaître un sens profond au-delà des symboles, dont l’un est l’union des principes féminins et masculins dans une étreinte aux dimensions universelles.

D’autres tableaux encore recèlent des indices d’un cheminement à la recherche du nirvana. Parfois, il passe par du sable, avec lequel les moines tibétains composent des dessins colorés pendant plusieurs jours pour les disperser en un coup de balai dans un rituel rappelant l’impermanence de toute chose. Parfois, il s’esquisse sur des perles qu’un fidèle colore à chaque millième invocation du nom du Bouddha dans une longue répétition méditative. Objectif: arriver à un million de fois sans se tromper.

A ceux qui ne se sentent pas prêts à s’engager jusque-là, le petit lotus en papier apprendra déjà quelques bases de patience et d’humilité.


«Prochain arrêt: nirvana – autour du bouddhisme», jusqu’au 31 mars 2019 au Musée Rietberg de Zurich. www.rietberg.ch

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