Culture

A la recherche du son perdu, Luc Breton ausculte les instruments traditionnels

Musicologie. Le luthier franco-suisse, chercheur en sonorité ancienne, défend une conception radicale et sensitive de la musique. Rencontre avec un puriste passionné, avant sa conférence à Lausanne

L'homme vous reçoit dans son atelier. Imposant, derrière son vaste tablier d'artisan. Calés méthodiquement sur le sol ou suspendus, des violons, des violoncelles, un théorbe et d'autres valeurs précieuses. Luc Breton apprécie visiblement l'ordre autant qu'il n'aime pas parler de lui. Il préfère parler de musique. Installé au-dessus de Morges, ce luthier-archetier est également chimiste, spécialiste d'organologie – la physique des instruments –, exégète en mystères sonores. Tout un savoir à la fois technique, historique et éthique qu'il divulgue lors de cours et conférences donnés dans toute l'Europe. Cela parce qu'à 12 ans, alors qu'il pratique la guitare flamenca, il découvre sa vocation dans la lutherie. Il s'initie auprès d'un vieux luthier, comme d'autres se vouent à la taille de la pierre ou à la perfection d'une charpente de cathédrale.

Mécanique vibratoire

Luc Breton est un puriste, certes, mais il use d'arguments de choix. Il explique volontiers la mécanique vibratoire d'une corde, la pseudo-amplification produite par le corps de l'instrument, livre en passant un cours de philosophie aristotélicienne, revient comme à des évidences sur le placement des barres et leurs rapports cosmologiques.

Plongé depuis trente ans dans les textes anciens, les traités d'harmonie et la délicate poussière de la colophane, il construit ses instruments, selon la lettre, tout en refusant l'idée qu'un instrument ancien sonne forcément peu: «Il faut que ça soit plus puissant que les instruments modernes, et plus beau que les instruments baroques.»

Car il ne suffit pas de jouer sur instrument d'époque pour être fidèle au propos. L'éthique historique implique une remise en question radicale de l'oreille, appauvrie harmoniquement et rythmiquement. La musique, déconnectée du sens, est barbare. Elle ne parle plus. Ce que Breton cherche derrière les notes, c'est une cohérence. Et la cohérence passe par la rhétorique, qui a imprégné la musique jusqu'au XVIIIe siècle. Pour la retrouver, il revient aux bases: le tempérament et l'articulation. «Le tempérament égal est une absurdité, qui ruine les couleurs des tonalités, déséquilibre l'harmonie. Quant à l'articulation, le mot ne fait même plus partie du vocabulaire musical. Or sans articulation, pas de rythme. C'est comme parler une langue faite uniquement de voyelles.»

La musique, telle que la conçoit Breton, n'est ni un divertissement ni même un art. C'est un rapport au monde, qui se lit dans Pythagore, se poursuit dans le judaïsme et la symbolique chrétienne, pour rendre évidents les rapports analogiques entre l'ordre de l'univers, le corps humain, la morphologie de l'instrument. «Pour les Anciens, il y a un modèle universel, ce qu'on n'admet plus du tout aujourd'hui. Ce modèle se retrouve dans l'instrument: la sphère des fixes, le ciel empiré, le monde sensible, les quatre éléments, tout y est. Ces traditions étaient parfaitement comprises au Moyen Age. On trouve les mêmes bases dans l'islam, les traditions orientales et le christianisme. Hélas, l'Eglise a délibérément occulté ces éléments cosmologiques et symboliques: au XVIIIe, le clergé voulait séduire les rationalistes, il a éliminé tout ce qui pouvait l'empêcher d'y parvenir, tout ce qu'il ne parvenait plus à comprendre et à traduire.»

«Fossile sonore»

Vision aussi radicale que sensible, qui implique l'exigence. Pour la nourrir, le luthier ausculte les textes et les instruments anciens qu'on lui confie pour restauration. Il trouve aussi d'autres sources, bien vivantes celles-là. En faisant des «excursions obligatoires dans les traditions qui ont conservé le lien direct entre l'instrument et la parole». Comme l'école d'Ayacucho au Pérou, «une sorte de fossile sonore», qui a perpétué la méthode de jeu des conquistadores espagnols, comme les traditions africaines ou l'immense réservoir asiatique. «Les musiciens «ethniques» qui m'amènent leurs instruments me sont infiniment précieux. Le rubab, par exemple, a une tradition d'au moins 15 siècles. Comment peut-on taxer cela de folklorique? S'intéresser aux instruments traditionnels, c'est trouver des moyens de redonner à notre musique son statut de langage.»

Articulation – tempérament, conférence de Luc Breton, avec la collaboration musicale du gambiste Vittorio Ghielmi. Musée historique de Lausanne, je 30 janvier à 20 h. Rens. 021/653 08 19.

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