David Collin. Train fantôme. Ed. du Seuil, 156 p.

«Nos spectres n'ont pas eu la parole. [...] Pour exister un peu, il faut les écrire.» Exister un peu. Devenir fils, devenir père, devenir écrivain. C'est l'enjeu de Train fantôme, un premier roman, publié au Seuil, signé David Collin, né en France en 1968 et aujourd'hui installé à Fribourg.

Chasseur de fantômes, chasseur de pères au pluriel, David Collin organise une véritable traque littéraire. Il se lance à la recherche des pères perdus, menant une enquête intérieure qu'il tente de pousser jusqu'au lieu d'origine, jusqu'au lieu, indicible, de sa conception. «Je reconstitue les récits fragmentés d'une légende, je braconne dans des bocages de non-dits, écrit-il. Tapi dans les fourrés, je pose des pièges à révélation. Les mailles enchaînent les mots dans les pièges à silences, des pièges à pères, des pièges à mots.»

Le sujet semble banal. Il l'est. Le «père initial» fait défaut, d'autres pères ont peuplé la vie du petit garçon. Devenu grand, puis père à son tour, l'auteur interroge le mystère de ce rôle paternel, où l'enfant pour être sien doit être reconnu, où le lien n'est pas donné, d'emblée, avec la vie.

La singularité du livre n'est donc pas dans son sujet. Elle est dans sa forme qui, chapitre après chapitre, fait l'inventaire des modes d'être père ou d'être au père. Elle est dans le choix de la poésie, d'un certain lyrisme et d'un mode d'expression incantatoire, quasi hallucinatoire parfois, qui, comme dans les rêves, change de focale ou de dimension sans crier gare.

La singularité de ce Train fantôme est enfin dans un vrai bonheur des mots, des mots justes - même s'ils sont parfois précieux. Comme un réseau serré d'indicateurs, ils aident à la capture de bribes d'émotions vraies, de fragments de souvenirs, d'instants de bonheur ou de doute. Les mots sont aussi acteurs privilégiés, car dans une réalité qui se dérobe, eux seuls offrent un abri, fût-il précaire. «En devenant père à mon tour, j'héritai d'un mot», constate David Collin.

Au cœur de ce filet de mots, sorte de «toile d'araignée intime», David Collin réinvente l'histoire jamais dite de ses origines. Il convoque un père littéraire, lui donne des habits princiers et en fait le héros du seul «vrai roman» du livre. Mais, si la romance initiale est bien au centre de l'enquête, si elle en est le but, elle n'en reste pas moins inaccessible.

«Ma façon de penser, de travailler, de créer, et peut-être d'écrire - d'aimer? - est circulaire, de l'ordre de l'encerclement. Une spirale peu à peu cerne l'objet, tourne autour et s'amplifie», note, lucidement, l'écrivain. Comme une incantation, cette «egochirurgie» littéraire tourne autour d'un centre vide. Et pour cause: «Avec le troisième père il y a des secrets partout; avec le second les secrets s'estompent à l'heure de son retour; pour le premier père, enfin, il ne reste aucun souvenir, parce qu'il n'y a pas de secret; nous n'avons pas eu le temps d'en avoir.»