Denis Podalydès. Voix off. Traits et portraits. Mercure de France.

L'acteur est comme le lecteur. Le mystique. Ou l'amoureux. Il entend des voix à chaque page, sur la scène où il se dépasse, dans la chapelle où il ravale des baisers réprouvés. Au mitan de la quarantaine, le Français Denis Podalydès fait résonner les voix qui l'escortent et le (dé) composent dans un merveilleux livre, Voix off, traits et portraits.

Rattraper les ombres de sa vie. Dire comment elles continuent de parler, ici-bas ou ailleurs. Denis Podalydès retourne à sa chambre d'enfant, dans son Versailles natal où son père est pharmacien, sa mère professeure d'anglais. Il y entend ses frères, Bruno l'aîné tant admiré (aujourd'hui cinéaste), les chamailleries du samedi chez la grand-mère, libraire qui chérit Claudel, Proust et le Seigneur; les monologues orageux de sa maman qui s'acharne sur des copies dans un nuage de fumée. L'acteur qu'il est aujourd'hui, charpente fragile à première vue, si maître de son art à la Comédie-Française comme au cinéma, vient de cette ruche, de cette verve française, de ce catholicisme qui révère la littérature, le travail bien fait, l'honnêteté en toute chose. Souvent, les enfants s'insurgent, virent rose ou rouge, mais conservent l'échine. Denis Podalydès est de ceux-là.

Voix off, traits et portraits est donc ce qu'on pourrait appeler une autobiographie par la bande magnétique. Avec des lacunes. Et des arrêts sur voix - celles des proches, mère, père et frères; celles de personnalités, Jean Vilar, Gérard Philipe, Pierre Mendès France. Autant de bouées qui sauvent de l'oubli, font émerger l'époque, ramènent à soi. C'est que dans une voix, même enregistrée, il y a la trace d'un corps. Et comme le secret d'une âme. Dans de belles pages, Denis Podalydès évoque Jean Vilar aux prises avec Macbeth. L'acteur est sur les genoux: il s'épuise entre le Festival d'Avignon qu'il a fondé en 1947 et le pharaonique Théâtre de Chaillot qu'il dirige. Il n'a pas eu le temps de digérer le rôle et chaque tirade est un supplice, malgré le souffleur qui s'époumone. Cette douleur, l'auteur l'entend au présent.

«Tu ne sais pas un mot du texte. Tu avances dans la parole comme dans le noir le plus épais: lent, absent, désorienté. [...] Maintenant tu es obligé de crier, de hurler pour expulser les vocables hors de ta fatigue, tu lacères ta propre gorge. Maria Casarès auprès de toi veille, tient tête, enchaîne les répliques sans te presser, se fond dans ton rythme plutôt qu'elle ne cherche à t'emmener dans le sien.»

Comment mieux dire que la voix fait image? Qu'elle est paysage, drame, sueur ou joie en puissance? Voix off est un herbier aimant. Davantage que cela, c'est l'histoire d'une révélation: Denis Podalydès raconte son entrée en littérature, comment le verbe le ravit, frappe ou caresse ses tympans, le pénètre, ressort par la bouche. Il met au jour le circuit physique, la volupté animale qui font d'un lecteur un acteur et d'un acteur un écrivain, même si Podalydès récuserait pour lui-même ce titre. Il admire trop ceux qui jouent leur vie sur la page pour s'imaginer de leur race.

Il y aurait donc comme une physique de l'oreille et de la lecture - puisque lire, c'est tendre l'oreille. Podalydès le suggère, le verbe est un souffle, une matière qui allège ou leste le corps, modifie son équilibre. Au seuil du récit, significativement, deux épisodes fondateurs. Un cours de français d'abord. Le professeur fait miroiter un vers du Cimetière marin de Paul Valéry. Denis rêvasse, quand l'un de ses camarades lui indique un passage d'Albertine disparue figurant dans le manuel Lagarde et Michard:

«Que le jour est lent à mourir par ces soirs démesurés de l'été.»

Il le lit, se le met en bouche, en goûte la plénitude mélancolique. Proust vient de faire irruption dans sa jeunesse. Une phrase, un rythme, une sensation, une ligne de fuite: dans l'éblouissement, l'adolescent découvre un usage du monde qu'il ne soupçonnait pas. Rien ne s'efface, tout est là, dans le pollen de l'instant, pour qui sait sentir.

L'autre épisode a comme cadre un studio d'enregistrement. L'acteur évoque ces heures soustraites à la contingence où il épouse un livre, dont il devient la voix, jusqu'à se confondre avec lui. «Est-il, pour moi, retraite plus paisible qu'un studio d'enregistrement? Enfermé de toutes parts, je lis les pages d'un livre. Le monde est le livre. Les vivants, les morts, le temps sont le livre. Je n'y suis plus personne.»

Voix off est un livre heureux, peuplé de figures aimées. Un album familial - famille naturelle, famille d'élection - sans trémolo, porté par un amour pudique. Cette attention, qui par principe refuse l'épanchement, fait une écriture. Denis Podalydès a la plume aussi élégante que piquante. Le fou rire guette. Il faut lire son éloge du postillon: «J'aime naïvement les postillons, sécrétion normale, légitime, obligatoire qu'un comédien de théâtre se doit de produire, de même qu'un footballeur ne peut jouer un match sans transpirer.» La voix? L'embrun de l'être.