Les oppositions, lorsqu'elles deviennent dogmatiques, sont stériles. Ainsi en va-t-il de la foi et de l'athéisme quand ils se figent, l'une sur la défense agressive des principes religieux, l'autre sur le rejet sans nuance de la religion. Après la mort des idéologies, le moment est peut-être venu de tracer un nouveau chemin de dialogue. C'est en tout cas la conviction du philosophe fribourgeois François Gachoud. Dans un essai ardu mais intéressant, il tente de réconcilier les philosophies qui nient et celles qui affirment l'existence de Dieu, tissant ainsi de nouveaux ponts conceptuels entre croyants et non-croyants. Comme Simone Weil, il pense qu'«entre deux humains qui n'ont pas l'expérience de Dieu, celui qui le nie en est peut-être le plus près», une citation qui figure en exergue de son livre.

Ancien prêtre et philosophe croyant, François Gachoud a compris que les idéologies athées qui se sont développées aux XVIIIe et XIXe siècles s'en prenaient davantage à l'arrogance et à l'oppression exercées par les institutions religieuses qu'aux fondements du message chrétien. Celui-ci, et non l'interprétation qu'en a faite l'Eglise au cours des siècles, peut servir de base à un dialogue renouvelé. François Gachoud tire ainsi des lignes de convergence courageuses entre l'Evangile et des penseurs comme Nietzsche et Levinas.

La pensée de François Gachoud prend appui sur les thèses présentées par Luc Ferry dans plusieurs de ses ouvrages. Avec lui, il est convaincu qu'il y a de la transcendance au cœur même de l'immanence de la condition humaine. Et cette transcendance s'exprime autant dans l'œuvre de Nietzsche que dans celle de Levinas. Chez le premier, elle prend la forme de la vie qui se renouvelle toujours sous l'effet d'un appétit de vivre qui pousse l'homme à se dépasser. La volonté de puissance n'est pas autre chose que cette énergie motrice inscrite au cœur même de la vie. Chez le second, la transcendance s'incarne dans une éthique de l'altérité qui oblige l'homme à se déprendre de son ego pour aller vers l'autre. Levinas a pris soin d'élaborer son éthique sans tenir compte de la foi et de l'athéisme, la situant par-delà les oppositions traditionnelles, et lui donnant ainsi une portée universelle. Mais sa philosophie, tout comme celle de Nietzsche, trouve un écho dans les Evangiles, en particulier celui de saint Jean.

Le rédacteur de l'Evangile affirme en effet que celui qui n'aime pas Dieu n'aime pas son prochain. Or, pour Jésus, il n'y a rien de plus important que d'aimer son prochain. Bien sûr, c'est l'amour de Dieu pour les hommes qui commande à ceux-ci de s'aimer entre eux. L'adhésion à cette priorité chrétienne demande donc un acte de foi. En amont, les positions de Jean et de Levinas diffèrent, mais, en aval, leur effet bienfaiteur est le même.

François Gachoud ose aussi le rapprochement paradoxal entre la résurrection telle qu'elle est comprise par les chrétiens et le dépassement de l'humain dans le Surhumain tel que le souhaitait Nietzsche. Ce dernier a rejeté la figure morbide et culpabilisante du Crucifié. Il a eu raison, dit en substance François Gachoud. Car le Christ ressuscité ne manifeste rien d'autre que la victoire de la vie sur la mort. A ce Christ-là, Nietzsche aurait peut-être pu adhérer, suggère le philosophe fribourgeois.

François Gachoud. Par-delà l'athéisme. Préface par Luc Ferry, Editions du Cerf, 172 p.