Des millénaires d’écrits, 150 000 pièces de l’Egypte antique à nos jours. Des manuscrits, des imprimés et des autographes courant de Virgile à Borges, en passant par Thomas d’Aquin ou Rabelais: dire de la Fondation Bodmer qu’elle regorge de trésors relève de la plus pure lapalissade. Parmi ces merveilles, il en est une qui a bénéficié d’élaborations particulièrement poussées: la collection de Bry, un vaste recueil de récits de voyage. Publiés à l’extrême fin du XVIe siècle par l’éditeur et graveur Théodore de Bry, ces 29 volumes compilent les récits des grands découvreurs (Colomb, Vasco de Gama, Magellan et bien d’autres) en deux grandes séries: les Grands Voyages pour l’Amérique, les Petits Voyages pour l’Afrique et l’Asie. Surtout, et c’est presque une première dans le cadre de la littérature viatique, ces volumes sont très richement illustrés.

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La Fondation Bodmer possède l’entier de ces livres aussi rares que précieux. Elle y a vu, à juste titre, un terreau fertile aux idées neuves. La collection de Bry a ainsi été l’un des principaux chantiers de la numérisation, menée par le Bodmer Lab, des imprimés de la Fondation, et elle est désormais intégralement consultable à distance. Elle a aussi donné naissance à une BD historique par la main de Jean Dytar: Florida, publiée en 2018 chez Delcourt.

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Les compilations de Bry sont aujourd’hui à l’origine d’un jeu vidéo, dont les origines remontent à un workshop conjoint de la HEAD-Genève et du Bodmer Lab: Varietas de Bry. Pensé, selon ses concepteurs, «pour s’adapter aux besoins de l’enseignement au secondaire I et II», il se présente comme un parcours interactif permettant de caboter, de gravure en gravure et d’Europe aux Amériques, sur les traces des arpenteurs, des conquistadores et des évangélisateurs de masse plus ou moins amènes.

Grâce aux magnifiques gravures de Théodore de Bry, on passe d’émerveillement en émerveillement: des cartes majestueuses, des scènes allégoriques tout en abondance – mention spéciale à cette représentation de Christophe Colomb fendant les flots sur sa caravelle autour de laquelle batifolent Triton, ses chevaux amphibies et toute une cohorte de monstres marins. En termes historiques, on se frotte bien entendu aux heures plus ou moins sombres de la légende noire (le protestant de Bry n’a que peu d’amitié pour les papistes espagnols), aux indigènes massacrés pour cette broutille qu’on appelle l’or. On découvre enfin (c’est une forme d’ethnographie en miroir) l’étonnement qui a pu saisir les Européens à la découverte de certaines coutumes – le cannibalisme, bien entendu, mais pas seulement: ainsi de cette pratique attestée à Porto Rico (qui s’appelait alors Borichen) par laquelle les «Indiens», pensant que les Espagnols étaient peut-être immortels, en noyèrent quelques-uns pour s’en assurer. Protocole expérimental peut-être un peu fruste, mais qui accouche d’une conclusion valide: fût-il ibère, tout corps humain plongé suffisamment longtemps dans l’eau en ressort sans vie.

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Au-delà du patrimoine iconographique et scripturaire qu’il donne à explorer, Varietas de Bry est un très affûté outil d’apprentissage – c’est même cette fonction pédagogique qui en fait tout le sel: de station en station, de saynète en saynète, le joueur est invité à analyser des messages, et à décoder des images (pourquoi tel personnage adopte-t-il telle posture, quelles sont les valeurs politiques que l’on peut déceler ici ou là, etc.). Surtout, et c’est par ailleurs le vœu de ses concepteurs, il permet de décentrer le regard: en se rendant compte que le «sauvage» n’est pas toujours là où l’on croit, on bâtit, petit à petit, une éthique du rapport à autrui.


Jérôme David, Mélissa Monnier, Cassandre Poirier-Simon (tous trois membres de l’équipe de conception de «Varietas de Bry») participeront à une table ronde (en ligne) le mardi 23 mars à 17h, dans le cadre du Festival Histoire et Cité.