HUMOUR

Recrosio, l'art de se déboutonner

L'humoriste cartonne en racontant sa vie sexuelle. Il s'explique sur ses obsessions.

Remettre en question. Creuser. Douter. Recommencer. Qui aurait cru que derrière l'auteur de Rêver, grandir et coincer des malheureuses. Biographie sexuelle d'un garçon, pas mieux se cachait un grand anxieux?Untype pas tranquille, sans cesse préoccupé par le couple et ses états amoureux? Quelques-uns peut-être des spectateurs qui ont applaudi, en Suisse et à Paris, l'une des 400 représentations de ce solo où, depuis 2003, Frédéric Recrosio appelle une chatte une chatte et fait preuve, assure-t-il, d'une «totale sincérité». «Comment ça marche, aimer?» implore l'Italo-Valaisan, 30 ans, un crâne à la Barthez sur un regard d'enfant. Nous, on sait, évidemment. Mais on se garde bien de briefer l'éternel adolescent pour qu'il continue à ravir tous les publics avec ses interrogations caustiques sur l'amour et sa mécanique.

La scène se déroule dans un café genevois, à Plainpalais, quartier des étudiants. Emma, jolie jeune fille, studieuse et sérieuse, vient réclamer un autographe au comique romand. Pour sa coloc' Monica. «On a vu votre spectacle à la télé pendant qu'on préparait nos exas, et on vous adore, vous nous avez fait tellement de bien!» Craquant. Enfin, pas pour Recrosio qui, après avoir parsemé une feuille A4 de signatures hiéroglyphiques, genre jeu de piste, trouve l'exercice un peu suspect. «Ça veut dire quoi ce truc de l'autographe, c'est étrange, non?» Décidément, Frédéric le sceptique a beau décliner le verbe jouir à tous les temps, quand il s'agit de l'appliquer, il ne se révèle pas le mieux placé.

«Non, en effet, je suis un inquiet. Dans la vie, tout est compliqué. Je n'aime pas l'idée d'arrêter de penser à cause d'une conviction et je me sens mal à l'aise dès que j'entrevois une réponse à une question.»

Ainsi, pour lui, la morale, comme l'idéologie, est une «facilité». Du coup, il ne raffole pas des humoristes ou chanteurs engagés. Il leur préfère leurs vis-à-vis, poétiques et doucement ironiques. «Pierre Perret, par exemple. Lorsque j'avais 10 ans, c'est le premier à m'avoir appris qu'on pouvait raconter des histoires fortes sur un mode léger. Sarclo aussi. A 16 ans, j'ai été touché par sa capacité à s'indigner sans forcer le trait.» Du reste, lorsque, dans Rêver, grandir..., Recrosio chante «Je n'aime que toi, Sarah, Olga, Katia et Tatiana», on a une pensée lointaine pour le grand frère genevois. «J'adore également l'artiste Ben («La Suisse n'existe pas») et sa capacité à déconstruire des évidences en trois mots.»

Cette affection pour l'efficacité élégante, Frédéric Recrosio la doit peut-être à son père, Italien immigré de la seconde génération et, pendant trente ans, directeur d'un magasin de confection hommes à Sion. «Là aussi, relève le fiston, une économie de paroles et le souci du pli qui tombe juste.» Comme une réplique, donc. Type, dans son spectacle, «la trique force à la rhétorique»...

D'ailleurs, comment ses parents ont-ils réagi à la vision de cette autobiographie sexuelle où, de la première érection au dernier top de la fellation, aucun aspect concret n'est oublié? «Ils ont été émus par les souvenirs d'enfance...» Pour le reste, un ange passe, même si l'humoriste dit avoir usé d'un certain niveau d'abstraction. Et, en effet, dans Rêver, grandir... mis en scène par Jean-Luc Barbezat, le comique procède souvent par analogie. Avec moult précautions oratoires, mais quand même, les filles sont comparées à des chiens («plus ils sont dangereux, plus il y a de l'enjeu») et l'acte amoureux, au transit postal, car il faut «humidifier avant d'envoyer»... on le voit, il y a images plus raffinées, mais le procédé, l'évocation par l'exemple, n'est pas sans rappeler ceux de la sociologie, discipline dans laquelle Recrosio a obtenu sa licence, à l'Uni de Lausanne, en 2002. «Parallèlement à mes premières activités en scène, le duo Los Dos avec Fred Mudry, j'avais envie d'une stimulation de l'esprit.» Pour son mémoire, il a choisi la sociologie des sciences et techniques, toujours dans l'idée d'éviter les clivages idéologiques. Le sujet, lié au déchiffrage récent du génome humain, l'a obligé à s'initier à la biologie. «Je suis curieux de nature. Et si, un jour, je ne peux plus faire de scène, j'écrirai des histoires sur l'incroyable mystère des relations amoureuses.» Mais, avant cela, on l'appréciera dans le DVD de son premier spectacle qui sort ces jours, et on le retrouvera, en janvier prochain, dans Aimer, mûrir, et trahir avec la coiffeuse. Sûr que, là encore, rire ou pas, on se reconnaîtra dans ses profonds émois.

Rêver, grandir et coincer des malheureuses. Biographie sexuelle d'un garçon, pas mieux. DVD. http://www.tsr.ch

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