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«Le recul de la culture est un recul de la pensée»

François Cheval a fait du musée Nicéphore Niepce un acteur important de la photographie en France. Il quitte son poste mardi, après vingt ans comme conservateur en chef, suite à une baisse conséquente des subventions publiques

Certes, c’est l’un des berceaux de la photographie, à quelques kilomètres de là où Nicéphore Niepce a réalisé la première image en 1826: le fameux Point de vue du gras. Dans la Chambre des Découvertes, on peut même admirer l’appareil utilisé alors. On dit que Daido Moriyama ou Malick Sidibé, parmi d’autres, ont demandé à s’y recueillir. Certes, mais c’est à Chalon-sur-Saône, à 341 kilomètres de Paris et 439 de la mer. François Cheval, nommé directeur et conservateur en chef en 1996, a pourtant réussi à faire du musée Nicéphore Niepce un lieu incontournable de la photographie, soutenant sans relâche la relève contemporaine et constituant une formidable collection de plus de trois millions d’images, objets et livres. En juin dernier, il a annoncé son départ, excédé par le manque de soutien des pouvoirs publics. Depuis son arrivée à la tête de la commune en 2014, le sarkozyste Gilles Platret a réduit le budget de fonctionnement du musée de plus de 40%. Quant au montant alloué aux acquisitions, il est passé de 43000 euros en 2015 à 14000 cette année. Entretien

– Comment vous sentez-vous, à quelques jours du départ?

– Très serein. Cela fait vingt ans que je dirige ce lieu et avant cela, j’ai oeuvré 14 ans comme conservateur au sein de musées publics, dans le Jura puis à la Réunion. Il est temps d’arrêter! J’aurais pas mal de choses à faire encore mais différemment, et ce n’est pas possible dans le cadre du service public français. 

– C’est-à-dire?

– La question financière est importante. La réduction des budgets est une épidémie généralisée. Pour quelques institutions qui s’en sortent bien, la majorité des lieux culturels souffrent de réductions drastiques, quand il ne s’agit pas de fermetures partielles, temporaires, parfois définitives. C’est une crise financière mais aussi culturelle: le politique a défini aujourd’hui d’autres priorités. Il y a eu un consensus après la Libération autour de l’idée que le réveil de la Nation française passerait aussi par la culture. Un peuple fort est un peuple cultivé. Le projet communiste des maisons de culture a alors été repris par Malraux qui en a disséminées sur tout le territoire. A partir de là, le maillage a englobé des bibliothèques, des musées, des cinémas… Nous avons atteint l’apogée de cette volonté avec Jack Lang. Le personnel politique actuel reconsidère cette question, en particulier à droite. Ces gens sont formés différemment, ils n’ont pas fait leurs humanités et ne voient le redémarrage de la France qu’à travers le développement économique. Mais les intervenants culturels ont failli également.

–En quel sens?

– Les institutions ont oublié pour qui elles travaillaient. 50% de la population ne trouve aucun intérêt aux propositions culturelles, la démocratisation ne s’est pas faite. Nous avons oeuvré pour la bourgeoise locale, pour les convaincus, alors que l’argent mis dans la culture était un investissement énorme de la part des autorités. Ce n’est pas un hasard si le vote Front national atteint aujourd’hui de telles proportions. Ces électeurs cherchent des boucs émissaires et des solutions faciles. Or la culture est une quête de complexité, une analyse critique. On assiste à un recul et à une droitisation de la pensée.

– A titre personnel, quel bilan tirez-vous?

 – Il est toujours délicat d’être son propre commentateur. Paul Jay a construit les fondations de ce musée de la photographie, avec des acquisitions primitives remarquables. A partir de là et aidé par une équipe, j’ai pu constituer une collection qui raconte une histoire alternative de la photographie, qui montre qu’elle est un objet complexe et absolument pas réductible à l’histoire de l’art, un objet fondamental pour comprendre les sociétés du XXe siècle. Cela permet aux visiteurs de voir les conséquences directes de l’invention de Niepce. En matière d’histoire de la photographie, les Anglo-saxons pratiquent un révisionnisme permanent au profit des Beaux-Arts. Lorsque les musées américains comme le MoMa se sont intéressés à la photographie, c’était dans l’idée de contrer l’Europe considérée comme le berceau des Beaux-Arts. Ils ont donc constitué des collections très rapidement en se focalisant uniquement sur la photographie d’auteur, héritière des Beaux-Arts. En délaissant les images familiales, publicitaires etc., ils ont enlevé à la photographie son caractère démocratique.

– Un regret?

Ne pas avoir réussi à imposer un changement de statut pour ce musée. Il est municipal et donc principalement soutenu par la ville, or Chalon-sur-Saône ne s’est jamais remise de la fermeture de Kodak. Sa situation économique est difficile, et sa position géographique ne l’aide pas.

– Vous quittez Chalon pour ouvrir en 2018 le premier musée public de photographie en Chine, à Lianzhou. La situation y sera-t-elle forcément meilleure?

Je ne suis pas totalement naïf, il m’arrive même de savoir ce qui se passe en Chine. Mais mon statut est clair, c’est celui de directeur artistique d’un musée et mon travail consistera à faire des propositions d’expositions et d’acquisitions. Je travaille depuis dix ans avec le festival photographique de Lianzhou et mes idées sont toujours bien accueillies. La dernière édition avait pour thème: l’aliénation d’une société de consommation et d’entertainment, je me dis qu’on progresse! En outre, le projet architectural est remarquable et le budget d’acquisition pour constituer un fonds initial est confortable.

– Quel mandat vous a-t-on donné?

Il nous revient, à la co-fondatrice Duan Yuting et à moi, de définir ce mandat. Elle souhaite une partie historique car c’est important en Chine et moi je mettrai l’accent sur la création contemporaine, chinoise et étrangère. Les Chinois sont restés longtemps entre-eux, ils ont aujourd’hui une soif de connaissance et de confrontation avec le reste du monde. En parallèle, je serai responsable de l’édition 2018 du festival de Merignac, co-patron de la biennale de Dehli et en charge de la première rétrospective Oscar Muñoz à Madrid.

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