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Une plage de l’Etat indien du Maharashtra.
© DIVYAKANT SOLANKIEPA / EPA

Futur antérieur

Le recyclage, seul espoir de survie de notre type de civilisation

Consommer en produisant le moins possible de déchets irrécupérables est devenu notre horizon à tous. Il y a 50 ans, Bohumil Hrabal consacrait un roman à cette question: «Une trop bruyante solitude»

Disparaître sous des tonnes de déchets. Est-ce l’image du futur guère enviable qui nous attend? Le péril est assez concret pour que les injonctions à recycler fusent de toutes parts. Le plastique surtout est dans la ligne de mire. La Suisse en est, paraît-il, une consommatrice forcenée, sans le traiter comme il se devrait. Il faudra bien qu’elle se mette à la page et s’adapte au principe de l’économie circulaire: produire et consommer en produisant le moins possible de déchets non récupérables. Pas évident, mais c’est désormais notre horizon à nous, le seul espoir de survie pour notre type de civilisation.

Mouvement perpétuel

Encore faut-il que le cercle ne soit pas vicieux. Si un changement qualitatif n’intervient pas dans nos modes de vie, le recyclage pourrait bien n’être qu’un encouragement à consommer encore, en toute bonne conscience, dans un mouvement perpétuel. Ne risque-t-il pas de nous faire croire un peu facilement qu’un retour en arrière est toujours possible?

La tendance culturelle lourde qu’il incarne mérite qu’on s’arrête un moment sur ses enjeux. C’est un roman d’il y a presque cinquante ans qui nous y invite. Le recyclage est en effet le thème unique d’Une trop bruyante solitude (1976), l’œuvre la plus connue de l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal. A une époque où il relevait moins d’un souci écologique que de simples considérations économiques, le processus y est saisi dans toutes ses contradictions existentielles. Est-il création ou destruction? Regarde-t-il vers le futur ou le passé? Progrès et régression peuvent-ils vraiment aller de pair, ou même intervertir leurs rôles?

Camions de vieux papiers

Ouvrier recycleur, le héros de Hrabal passe ses journées au fond d’une cave à entasser dans une presse les vieux papiers que des camions lui déversent. Il en reçoit de tous les genres: livres, journaux, emballages divers, souvent sales. A travers eux, les échos du monde entier et ceux des siècles écoulés fondent de tout leur poids sur l’employé solitaire. Pas étonnant alors que son existence s’en trouve conditionnée.

Son travail devient un véritable apostolat. Plus qu’une raison de vivre: une forme d’accès privilégié à la précarité et l’instabilité qui constituent notre réalité. Il voit défiler sous ses yeux tous les restes échappés aux productions humaines, s’acheminant vers une réutilisation qui signifie aussi, et d’abord, destruction. C’est une forme d’amnésie collective et volontaire, qui renvoie aussi bien à la censure en vigueur dans une dictature (comme la Tchécoslovaquie d’alors) qu’à une foi aveugle dans les promesses du progrès.

Résistance de la culture

Il ne peut se retenir d’y glisser un peu d’«irrecyclable». Par exemple, en soustrayant aux papiers qu’on lui amène quelques œuvres fameuses de la pensée humaine ou bien des journaux disparus qu’il passe à des amateurs. Mais il a surtout transformé son métier en une forme d’art qui lutte à sa manière contre l’oubli: chaque pile sortie de sa presse est façonnée comme une pièce unique, accueillant en son sein un livre précieux, à la manière d’un ventre maternel, ou emballée par des reproductions de peintures célèbres. Toute fragile qu’elle soit, la culture résiste, en empêchant les activités humaines de sombrer dans l’automatisme. Tentatives dérisoires et éphémères peut-être, mais qui donnent un sens à ce qu’il fait, et au-delà à la société qui se démène autour de lui.

Quel drame lorsqu’il entre un jour dans une nouvelle usine de recyclage, où tout se fait mieux et plus vite qu’il n’en est capable, mais sans laisser d’espace de liberté. Chassé de son emploi, l’ouvrier finit par descendre dans sa machine et appuie sur le bouton, pour faire un dernier ballot, comme s’il n’était plus possible de s’opposer au mouvement de destruction qui emporte tout. Peut-être pour mettre l’humanité au défi de se recycler elle-même.


Extrait

«Tout ce que j’aperçois dans ce monde est animé d’un mouvement simultané de va-et-vient. Tout s’avance et d’un coup tout recule, comme un soufflet de forge, comme ma presse sous la commande des boutons rouge et vert, clopin-clopant tout bascule en son propre contraire, et c’est grâce à cela que le monde ne cloche pas. Moi, j’emballe depuis trente-cinq ans du vieux papier […]. Ainsi, dans mon métier, la spirale et le cercle se répondent, progressus ad futurum et regressus ad originem se confondent, tout cela, je le vis avec intensité»

B. Hrabal, «Une trop bruyante solitude», trad. A.-M. Ducreux-Palenicek, Robert Laffont, 1983

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