L’événement était de taille, disait-on. Sinon un concert donné au mythique club Dolce Vita de Lausanne en 1988 (deux cents personnes recensées, et des milliers aujourd’hui à prétendre en avoir été), les «Red Hot» ne s’étaient jamais produits en Suisse romande. Une raison à cela? Sinon la timidité des stades d’ici capables d’accueillir les Américains et leur lourde artillerie, on ne voit pas.

Mais en ce mardi de juillet, l’oubli était enfin réparé, le cargo punk-funk d’Anthony Kiedis et Flea faisant enfin halte sur l’Arc lémanique dans le cadre d’un Getaway World Tour qui visite certains des plus grands festivals d’Europe cet été. Hier, le Super Bock Super Rock de Lisbonne ou le Fib Bénicassim. Demain des rassemblements géants en Italie ou dans le cadre de la première édition du Lollapalooza organisée à Paris. Red Hot Chili Peppers au Paléo, alors? Un choc attendu. Et fatalement, quelques espoirs déçus…

Paléo tangue

«Te laisse pas décourager, respire!» commande un garçon, la petite trentaine, à sa compagne qui manque de tourner de l’œil, coincée parmi des milliers au creux d’une foule compacte soumise à de violentes poussées. Il est 23h30 exactement. Flea, âme excentrique des Red Hot et parmi les meilleurs bassistes du monde, fait son entrée sur la Grande Scène, cheveux peroxydés tressés, arborant une tenue improbable située entre les tuniques bariolées de Funkadelic et les peaux d’un Capitaine Caverne 2.0.

A sa suite, le batteur Chad Smith vêtu d’une combinaison bleu nuit, et Josh Klinghoffer, guitariste attachant et dernier en date à avoir rejoint la formation. A cet instant, Paléo ne jubile pas. Il tangue, la plaine de l’Asse connaissant de brusques mouvements de foule qu’on n’avait plus vécus là depuis la venue de Depeche Mode en 2006. Ne pas se laisser décourager (ni écraser) et respirer, alors! Et les Californiens de débuter un concert millimétré d’une heure et trente minutes précises par une jam jazz-funk traversée de mordantes déflagrations.


A propos de Paléo


Un show contrôlé

Amorcer une performance par la fin, en ces heures où l’improvisation n’est de loin pas l’ADN des blockbusters pop américains, belle idée! Toutefois, comme la chose s’éternise, personne ne cracherait sur un tube vite envoyé.

Apparu portant moustache de camionneur, bermuda déchiré et T-shirt coloré comme designé par Piet Mondrian, Anthony Kiedis commande finalement à ses hommes de dégainer «Can’t Stop», hit sautillant, mais peu féroce à y regarder, tandis qu’on est des milliers, en nage déjà, à se familiariser avec les structures qui accompagnent les «Red» en fond de scène: une suite d’écrans disposés au cœur de sphères de métal suspendues et qui diffusent live l’action filmée sur scène par une équipe dédiée. On le comprend. Les pitreries d’autrefois (plus de vingt ans, à bien compter): envolées! Les Californiens mènent un show où le maître mot est «contrôler».

Tubes agréables

«Joue du Blood Sugar!» hurle une fille derrière nous. La quarantaine radieuse, sa présence ici doit autant à l’attractivité d’un rendez-vous régional devenu un passage estival obligatoire qu’au souvenir du choc qu’a constitué en 1991 la publication du cinquième album studio des Californiens.

Car on aura beau dire, et sans cracher sur ces tubes agréables que sont «Californication» ou «Scar Tissue», quand il s’agit de Flea & Cie, c’est aux assauts vitaminés de Blood Sugar Sex Magik que l’on songe en premier. «Give It Away» ou «Suck My Kiss»: bolides pop par lesquels ces garçons ont théorisé les premiers une fusion entre énergie punk, pouls funk, grammaire rock et scande rap bientôt notamment reprise par Rage Against The Machine.

Absence de férocité

Mais de Blood Sugar, il n’en sera pas immédiatement question, le groupe s’appliquant à aligner ici des hits convenus («Snow (Hey Oh)», etc.), dont le principal mérite est de faire chanter à tue-tête Paléo. Jusqu’à ce que les mouvements de foule enfin s’apaisent. Que les hurlements finalement diminuent. Que les conversations autour de nous reprennent exactement comme si rien d’extraordinaire ne se passait sur scène. Qu’un espace bienvenu se crée même entre les corps un instant plus tôt comprimés, permettant à chacun de respirer, quand d’autres profitent de couloirs encore inimaginables un quart d’heure plus tôt pour se diriger vers un bar, ou simplement s’éclipser.

La raison? L’absence regrettable de férocité durant un show où Kiedis et les siens ne paraissent pas particulièrement s’amuser, déroulant un répertoire FM, un peu convenu, un peu ennuyeux quelquefois aussi, auquel manque cruellement la toxicité déglinguée qui nous avait à l’adolescence fait adorer The Uptlift Mofo Party Plan (1987) ou Mother’s Milk (1989). Les Red Hot étaient alors de petites frappes nourries au punk-rock de Blag Flag et au funk psyché de George Clinton. Trois décennies plus tard, ils sont cette entreprise d’envergure planétaire pour qui «amuser» est devenu un métier.

Peu d’interaction

Les Red Hot: ex-machine à sueur devenue un paquebot pop comme un autre? L’idée étrangle, mais s’impose peu à peu irrésistiblement, malgré une reprise savoureuse de «I Wanna Be Your Dog» d’Iggy Pop & The Stooges, ou de l’envol d’un «Suck My Kiss» décoiffant, joué pied au plancher peu avant la fin d’une première partie déroulée sans événement particulier: peu d’interaction avec le public (Flea évoquant un lien entre Louis Armstrong et la Suisse qui laisse Paléo circonspect), Kiedis s’employant à tourner et virer sur scène à la manière d’un boxeur à l’entraînement, mais parfois comme sans conviction, Chad Smith cognant ses fûts avec l’exaltation d’un maître-batteur coincé pour quelques heures en studio climatisé…

Sève

Venaient le fédérateur «Soul to Squeeze», puis le frondeur «By The Way», après quoi les Américains se mettaient provisoirement au frais, revenant finalement pour un rappel ouvert (belle idée) avec une reprise de Nick Cave & The Bad Seeds («Higgs Boson Blues»), puis pliant leur performance incontestablement pro, léchée, mais curieusement désinvestie par endroits, par «Goodbye Angels», extrait de leur dernier album, et (enfin) «Give It Away», totem «fusion» sur lequel Paléo reprenait finalement des couleurs. Rouges pétards, forcément.

Mais déjà, des festivaliers par centaines se dirigeaient vers la sortie, pour la plupart satisfaits d’avoir «vu» les Red Hot Chili Peppers, mais portant probablement, et comme nous, le sentiment qu’une promesse cette fois n’a pas tout à fait été tenue. Avec les Américains, on songeait à remonter le temps jusqu’au creux des années 1990 et par ce biais, mesurer le chemin parcouru. En lieu et place, a été vécu un concert de stade comme il en existe d’autres, mais duquel étaient absentes cette sève, cette urgence qui accompagnent et légitiment toute attente.