S’il fallait des arguments à même de prouver que la venue des Red Hot Chili Peppers au Paléo est bel et bien l’événement numéro un de la 42e édition de l’open air vaudois, ceux-ci ne manqueraient pas. On pourrait d’abord avancer, simplement, que le groupe a écoulé des dizaines de millions d’exemplaires des 11 albums qu’il a sortis depuis 1984.

On rappellerait ensuite qu’il n’a joué qu’une seule et unique fois en terres romandes – c’était en février 1988 dans la minuscule mais ô combien mythique Dolce Vita lausannoise, cinq ans avant qu’il m’annule une date prévue au Leysin Rock Festival. Et on finirait en disant que malgré un statut de superstars, les Red Hot sont restés d’une désarmante simplicité et n’ont jamais connu de guerre d’ego, comme le montre cette courte séquence de Song to Song, le dernier film de Terrence Malick, dans lequel on les voit s’amuser à se battre comme des gamins avec le comédien Michael Fassbender.

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Un poème rappé

Tandis que des groupes devenus rapidement énormes ont implosé en plein vol alors qu’on les avait érigés au rang de sauveurs du rock – mais où sont passés les Strokes? –, les Red Hot ont au contraire grandi tranquillement. A l’instar de U2, ils ont passé au fil des ans de la scène alternative aux plus grandes salles puis aux stades, d’où une stabilité qui leur a permis de surmonter des épreuves qui auraient pu leur être fatales.

Leur histoire commence à la fin des années 1970, au collège de Fairfax, à Los Angeles. Anthony Kiedis et Michael Peter Balzary – qui se fera rapidement appeler Flea – ont 15 ans lorsqu’ils deviennent inséparables. Le premier semble vouloir suivre les traces de son père et devenir acteur, le second est trompettiste et passionné de jazz. Kiedis apparaît déjà dans des séries pour ados et ne semble pas attiré par la musique plus que cela. Mais un jour, un peu par hasard, il rejoint sur scène Flea, qui s’est mis à la basse et a formé un groupe avec le guitariste Hillel Slovak et le batteur Jack Irons, et se met à rapper à partir d’un poème qu’il a écrit. La formule fonctionne, les Red Hot Chili Peppers sont nés.

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Une chaussette en guise de cache-sexe

Le quatuor se distingue vite, loin des tendances disco, new wave et post-punk du moment, par un son empruntant au funk, au rock lourd et au hip-hop. En mars 1983, il est programmé au Kit Kat Klub, un fameux club underground de L.A. Au moment des rappels, en coulisses, Kiedis, Flea, Slovak et Irons ont cette idée: revenir sur scène à poil, avec une chaussette en guise de cache-sexe. Ce happening improvisé les fait instantanément connaître, avec comme résultat immédiat la signature d’un contrat qui les voit s’engager avec la major EMI.

En 1984, l’album The Red Hot Chili Peppers devient l’acte fondateur d’une fusion rock copiée depuis par de nombreuses formations. L’année suivante, le groupe décide d’appuyer son côté funk et confie la production de Freaky Styley à George Clinton.

La machine Red Hot est en marche, mais est rapidement mise à mal par l’addiction de Kiedis et Slovak à l’héroïne. Le chanteur dira plus tard y avoir goûté pour la première fois à 14 ans, sous l’influence de son père, en pensant qu’il s’agissait de cocaïne. Alors que l’album The Uplift Mofo Party Plan (1987) voit le groupe sortir des cercles alternatifs pour toucher un plus large public, Slovak sombre. A l’issue d’une première tournée européenne, celle qui passera par Lausanne, le guitariste succombe à une overdose en juin 1988. Il avait 26 ans.

Continuer l’aventure, malgré la douleur

Irons décide aussitôt de quitter le groupe, laissant Kiedis et Flea seuls aux commandes d’un navire en train de sombrer. Deux solutions s’offrent à eux: se saborder ou continuer l’aventure malgré la douleur de la perte d’un ami d’enfance. Après un temps de réflexion, ils optent pour la deuxième solution et recrutent le guitariste virtuose John Frusciante, 18 ans, ainsi que le batteur Chad Smith.

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L’apport de Frusciante à la composition est décisif; en 1989, Mother’s Milk devient le premier enregistrement du groupe certifié d’or. Suivra Blood Sugar Sex Magik et ses tubes «Give It Away» et «Under the Bridge» (1991), qui, avec ses 8 millions de copies écoulées, permettra aux Californiens de remplir des arènes de foot. Une gloire que Frusciante aura de la peine à gérer, sombrant lui aussi dans l’héroïne alors que Kiedis en sort, quittant ses compagnons pendant quelques années avant de les retrouver puis de définitivement jeter l’éponge en 2010 afin de se concentrer sur sa carrière solo. Son successeur, Josh Klinghoffer, le remplacera avantageusement sur scène mais n’aura pas, en studio, la même influence.

Formidable en live

Depuis Californication en 1999, le plus grand succès du groupe à ce jour, les albums des Américains, malgré quelques hits comme «Can’t Stop» ou «Snow (Hey Oh)», n’égaleront jamais – la faute à des arrangements souvent trop pop – la puissance dévastatrice et la folle énergie de leurs premiers efforts. Mais les Red Hot demeurent envers et contre tout un formidable groupe live, qui n’a pas besoin de s’appuyer sur des effets pyrotechniques et des projections pour soutenir sa musique.

Mardi soir, le Paléo devrait vivre un très grand moment. D’autant plus que Chad Smith a récemment avoué qu’avec ses camardes, il avait commencé à évoquer le moment où ils allaient se résoudre à déposer les armes.