Dans Tous en scène, un danseur de music-hall (Fred Astaire) est amené à collaborer avec une danseuse de ballet (Cyd Charisse). Choc des cultures, conflit d’ego, ces deux-là sont comme chien et chat. Mais ils décident de dépasser leur mésentente.

Dans la nuit romantique de Central Park, le couple déambule, elle sublime dans une robe évasée comme une tulipe blanche, lui chic et marlou dans son costard crème et sa chemise jaune de zazou. Ils ne cherchent pas le mot juste, mais le pas juste.

Après pirouettes propitiatoires, Astaire, les mains dans le dos, se place face à Charisse; elle n’esquive pas, elle affronte. Ils se toisent du regard, trouvent le rythme, harmonisent leurs différences. Leurs mains se touchent enfin et alors le numéro touche au sublime. Un pas de deux d’une grâce, d’une intelligence infinies où chacun des partenaires épouse les suggestions de l’autre sans se départir de son style propre. L’accord parfait de Broadway et du Bolchoï. L’accomplissement suprême de la comédie musicale. Le mouvement aérien de leur duo soulève l’enthousiasme. Le rêve transcende la réalité.

Dans Quinze Jours ailleurs, Jack Andrus (Kirk Douglas) n’a rien tourné depuis sept ans. Il soigne son alcoolisme et sa dépression dans une clinique. Un télégramme le tire de sa retraite douloureuse. Départ pour la Rome de la Dolce Vita où les gloires déchues d’Hollywood cherchent un second souffle. Jack est plein de ressentiment, mais une énergie vitale l’anime encore. Au contact d’une starlette ­italienne, il reprend goût à la vie. Mais il croise un fantôme, son mauvais génie, son ange noir: la diva Carlotta (Cyd Charisse encore) pour laquelle il a jadis voulu mourir. Elle l’ensorcelle. Et voici le fringant Jack Andrus, le convalescent aux ardeurs adolescentes, qui s’effondre. Ses mains tremblent, sa bouche s’affaisse, son regard se perd, la nuit tombe sur lui, les démons se réveillent. Les statues de la place Navone lui apparaissent comme de monstrueuses chairs écorchées. Le rêve s’effondre sous les coups de boutoir de la réalité.

Dans l’éblouissante légèreté d’une comédie musicale ou dans la violence psychologique d’un mélodrame, Vincente Minnelli témoigne d’une continuité stylistique et thématique. L’élégance de la mise en scène, l’époustouflante maîtrise des couleurs sont au service de personnages perpétuellement écartelés entre le monde réel et le monde rêvé. Madame Bovary, qui se réfugie dans l’imagination, est une figure éminemment minnellienne.

Pour redécouvrir cet artiste emblématique des plus grandes années d’Hollywood, le Festival de Locarno propose une rétrospective de ses 34 films. Car «il est temps d’arracher l’enfant chéri de la Metro-Goldwyn-Mayer à sa réputation d’esthète sans profondeur, pour saisir les rythmes et les périodes d’une inspiration qui se sera épanouie aussi bien dans le grandiose que dans le gracieux», lance Emmanuel Burdeau, auteur de ­Vincente Minnelli, l’étude passionnée qui accompagne l’événement locarnais.

Vincente Minnelli voit le jour à Chicago, au sein d’une famille d’artistes. «Né sous un chapiteau», écrit-il dans son autobiographie (Tous en scène). Il n’a pas 4 ans quand il monte sur les planches. Déjà l’art et la réalité se confondent. Adolescent, il développe une passion pour la lecture et la peinture qui ne se démentira jamais. Il aide financièrement sa famille en exécutant des travaux publicitaires, peint des affiches et même le rideau d’un cinéma. Après ses études, il travaille comme étalagiste et assistant photographe.

Ces différentes activités, nourries par l’étude de la peinture, déterminent son œuvre, basée sur les correspondances entre le beau plan et le récit. Les décors de ­Minnelli valent à eux seuls le déplacement. Si le spectateur peut éprouver légitimement quelque ennui à la vision de Gigi, un film qui «a l’élégance merveilleuse des bonbonnières de Fabergé», l’accord des tapisseries grenat et des fougères émeraude suscitent un véritable ravissement. «Il marie les verts et les rouges avec une science telle qu’il obtient des résultats fulgurants là où l’on aurait attendu un désastre», dit-on déjà de lui à l’époque de Broadway. Minnelli a fait sienne cette observation de Van Gogh: «J’ai voulu peindre avec le rouge et le vert les terribles passions humaines.»

Appelé comme décorateur à Broadway, il passe à la mise en scène. Il crée une vingtaine de comédies musicales à succès qui lui ouvrent les portes d’Hollywood. Il décroche un contrat avec la Metro-Goldwyn-Mayer (MGM).

Vincente Minnelli reste dans l’esprit des gens comme un réalisateur de comédies musicales. Celles-ci ne représentent pourtant qu’un tiers de son œuvre, à côté des comédies et des mélodrames.

La notion de superficialité attachée aux films de Minnelli, les accusations de «kitsch MGM» ne résistent pas à l’analyse. La brillance de la mise en scène, l’esthétique irréprochable des tableaux laissent entrevoir une âme inquiète et une curiosité jamais satisfaite. Minnelli se dit «dévoué à Freud et au surréalisme», des pensées révolutionnaires, encore choquantes au début de sa carrière.

L’esthétique de ses ballets, puis de ses films se ressent de sa passion pour la peinture européenne, pour l’«art nègre». Elle exaspère certains spectateurs, comme le critique du Figaro, qui incendie Ziegfeld Follies en 1947: «Ils appellent ça comédie musicale […] – c’est du music-hall pour Zoulous. Quand on pense qu’il s’est trouvé des spectateurs pour […] applaudir cette hideur, cette éprouvante abomination, ce jeu de nègres fous, ces gratte-ciel de mauvais goût…»

L’enchanteur mêle l’éblouissement du rêve à la mélancolie, au pessimisme. Il brûle dans l’incendie absurde de la guerre les ­membres d’une même famille (Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse). Il fait montre de courage aussi, puisqu’il est le premier cinéaste ­hollywoodien à aborder le thème de l’homosexualité: Thé et Sympathie décrit l’amitié qu’une femme témoigne à un adolescent rejeté par ses condisciples pour anticonformisme aux codes de virilité. Cette audace lui attire la réprobation des censeurs.

Le spécialiste attitré des comédies musicales sophistiquées se singularise par sa vision tourmentée des êtres, proche de la psychanalyse. L’angoisse existentielle, la dépression, la folie, qu’il a fréquentée de près lorsque Judy Garland, sa femme, perdait pied et devait être internée, lestent ses films. Quant à la souffrance de la création, elle est personnifiée par Van Gogh, un être en lutte avec lui-même, qui se brûle littéralement la main, dont l’âme sombre et qui connaît une «mort souriante dans une lumière d’or pur».

«Quand un film est fini, il est fini», pensait Minnelli. D’une inébranlable modestie, l’artisan, qui associait toujours scénariste, cameraman, directeur artistique à ses succès, a été fort surpris de découvrir que les Cahiers du cinéma lui consacraient des dossiers et l’élevaient à la dignité d’auteur.

Aujourd’hui, le magicien est un peu sorti des mémoires. Selon Hervé Dumont, cette disgrâce tient à la disgrâce de la comédie musicale, le genre auquel on réduit toujours et encore Minnelli. Mais aussi à des raisons esthétiques. Il était très clairement un peintre, un styliste. Il n’a jamais abordé de sujets politiques. Il s’est fondu dans le moule du studio et on l’a assimilé à l’esthétique de la MGM. Mais «on reviendra à Minnelli, de la même manière que la peinture byzantine revient à la mode après des siècles d’indifférence», sourit l’ancien directeur de la Cinémathèque suisse…

Même impression chez Olivier Père, directeur artistique du Festival de Locarno: «Minnelli était quelqu’un de très modeste. Il parlait peu. Il a tout mis dans ses films. Il a longtemps été sous-estimé, considéré comme un faiseur de studio. On redécouvre qu’il était un très grand artiste.»

Quant à Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse, il associe l’éclipse de Minnelli à celle de la comédie musicale, un genre étranger à la culture européenne. «Aux Etats-Unis, elle est inscrite dans l’inconscient collectif, comme les Don Camillo ou la trilogie de Pagnol dans notre culture.»

Le temps est venu d’abjurer toute condescendance critique à l’égard de ces films «enveloppés de brume romantique» et de porter sur Vincente Minnelli un regard dépourvu de préjugés. Ne plus le considérer comme une statue de cire dans le musée des splendeurs passées d’Hollywood, mais comme un créateur inspiré, un novateur audacieux, un frère humain.

Emmanuel Burdeau rapporte que sur la tombe de Vincente Minnelli, il est gravé «weaver of dreams». Tisseur de rêves. C’est la plus belle des épitaphes. Par la magie du cinéma et de ses serviteurs, le rêve se poursuit à jamais.

«Quinze Jours ailleurs» (1962). Jack Andrus (Kirk Douglas), star déchue, rend visite au réalisateur Kruger (Edward G. Robinson), son vieux complice, victime d’une crise cardiaque. Il l’a remplacé au pied levé sur le tournage d’un film qu’il a mené à terme. Au lieu de remercier son copain, l’ingrat, aiguillonné par sa femme (Claire Trevor), le rejette, l’accuse de l’avoir spolié et le maudit. Jack, récemment sorti de clinique psychiatrique, accuse douloureusement cette excommunication. Brisé, il succombe à ses vieux démons, alcool et désespoir. Pour Peter Bogdanovich, il s’agit «du film le plus passionné que Minnelli ait jamais signé».

«La Vie passionnée de Vincent Van Gogh» (1956).Le peintre de la note jaune inspire au maître des rouges et des verts une biographie flamboyante, métaphore des affres de la création. Ame inquiète, Vincent Van Gogh (Kirk Douglas) se brûle dans sa quête d’absolu. Il trouve un ami en la personne de Paul Gauguin (Anthony Quinn). Mais des différends artistiques opposent les deux hommes. Van Gogh trouve que Gauguin recourt trop à l’imagination, ne regarde pas assez la réalité: à quoi bon inventer des formes quand la nature s’en charge? Les deux peintres ont posé leur chevalet près d’une vigne. Le mistral fait rage, sculptant les feuillages pour la plus grande joie de Vincent. Paul fulmine: «Le soleil me mange les yeux, me tape sur le crâne. Le vent me met en miettes.» Cette dispute va pousser Van Gogh à sortir son rasoir. Mais plutôt que de taillader son ami, il se coupe l’oreille.

«Un Américain à Paris» (1951).La quintessence de l’art minnellien. Passionné par la peinture européenne, le réalisateur intègre les œuvres de Dufy, Utrillo, Renoir ou Toulouse-Lautrec à la plus fameuse de ses comédies musicales. Jerry (Gene Kelly), peintre américain exilé à Montmartre, tombe amoureux de Lise (Leslie Caron, qui vient présenter le film à Locarno).

Rétrospective Vincente Minnelli. Locarno. Du 3 au 13 août 2011. www.pardo.ch Vincente Minnelli, Emmanuel ­Burdeau, Capricci, 352 p. (disponible dès le 29 août 2011).La rétrospective Vincente Minnelli est reprise par la Cinémathèque suisse à partir du 29 août 2011.

«J’ai voulu peindre avec le rouge et le vert les terribles passions humaines»

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Jean Douchet

Critique

«Cahiers du cinéma» (janvier 1964)

«Il y a un univers minnellien: on l’aime ou on le déteste. C’est que son maniérisme apparent, son raffinement et sa finesse cachent un monde terrifiant: celui des fleurs vénéneuses ou carnivores. Tout dévore ou est dévoré»