Son œuvre a longtemps été décriée par une partie du monde de l’art, qui la jugeait trop populaire et trop kitsch. D’aucuns lui reprochaient également ses attaques iconoclastes contre l’architecture moderne et fonctionnelle – qu’il jugeait «froide», «agressive» et «stérile» – et ses prises de position contre l’adhésion de l’Autriche à l’Union européenne. Le vent est en train de tourner depuis une dizaine d’années. En 2011, Christoph Grunenberg, ancien directeur de la Tate Liverpool, tout juste nommé à la tête d’un grand musée allemand, la Kunsthalle de Brême, décidait de consacrer sa première exposition à Friedensreich Hundertwasser. Le succès était au rendez-vous.

A Vienne, l’exposition Hundertwasser – Schiele. Imagine Tomorrow, à l’affiche du Leopold Museum, a bénéficié d’un accueil élogieux. «Une exposition nécessaire», a titré une influente critique d’art autrichienne. Celle-ci a permis de faire redécouvrir l’artiste, tout en enterrant les polémiques. «C’est le signe que l’artiste revient sur le devant de la scène. Il va redevenir un artiste majeur comme il l’a été dans les années 1960 et 1970», souligne Robert Fleck, historien d’art, professeur à la Kunstakademie de Düsseldorf et commissaire de l’exposition viennoise. Avec plus de recul, on s’aperçoit, aujourd’hui, que Hundertwasser a influencé bon nombre de créateurs, parmi lesquels le plasticien autrichien Franz West et l’architecte italien Stefano Boeri, qui a conçu à Milan une forêt verticale au sein de deux tours (Bosco Verticale, 110 et 76 mètres de hauteur) abritant quelque 20 000 plantes et arbres.

Côté public, la jeune génération, celle du mouvement Fridays for Future, s’enthousiasme pour cet artiste anticonformiste, décroissant, pionnier de l’écologie et militant antinucléaire qui appelait à signer un traité de paix avec la nature avant qu’il ne soit trop tard. «C’est son approche de l’écologie, sa façon de conjuguer art, écologie et simplicité volontaire qui les intéresse tout particulièrement», observe Bettina Leidl, directrice du Kunst Haus Wien – Museum Hundertwasser.

Mélodie pour les pieds

Samedi 28 août, 13h. Un chaud soleil d’été darde ses rayons au-dessus du Kunst Haus Wien, drôle de vaisseau vert arrimé près du canal du Danube. Des arbres émergent des fenêtres de l’immeuble, une forêt s’épanouit sur le toit-terrasse, du lierre s’agrippe à la façade au milieu des carreaux de faïence colorés bleus, noirs, blancs et rouges. Les fenêtres sont toutes de dimensions et de décors différents. A l’arrière de l’immeuble, une cour pavée ombragée et noyée de verdure héberge un bar-restaurant végétarien égayé de tables et de chaises multicolores qui se remplit peu à peu de visiteurs.

Dans le hall d’entrée, une fontaine faite de pierres venues du bout du monde berce les visiteurs de ses doux clapotis. Dans le hall, comme dans les espaces d’exposition et la cage d’escalier, le maître des lieux a voulu que les sols soient irréguliers, de façon à ce que la déambulation se transforme en une «symphonie», une «mélodie pour les pieds», et que les déplacements génèrent des «vibrations naturelles» chez le visiteur.

Hommage: Avec Friedensreich Hundertwasser, l'Autriche perd une de ses âmes rebelles

Au premier étage, l’air paisible, barbe blanche broussailleuse surmontée d’une casquette molle à visière, bottes aux pieds, flanqué à ses côtés d’une grosse besace, Friedensreich Hundertwasser est assis sur de la paille dans un sous-bois, adossé contre un gros arbre. «Je voudrais montrer un paradis que chacun peut atteindre, semble vouloir nous dire l’artiste sur cette photo de grand format installée à l’entrée des espaces d’exposition. Démontrer comme il est simple d’avoir le paradis sur terre.»

Artiste et activiste

Festival de peintures multicolores aux couleurs intenses et lumineuses, foison d’estampes aux techniques novatrices, artisanat d’art, tapisseries, timbres, maquettes, projets architecturaux verts, humanistes et décoiffants inspirés d’Antonio Gaudi, du Facteur Cheval et de créateurs bruts comme Simon Rodia, prototypes de systèmes de purification des eaux et de phytoépuration par les plantes, de toilettes sèches à humus pour démontrer que l’on peut restaurer les cycles naturels. Bienvenue dans l’univers vitaminé et militant de Hundertwasser.

Artiste, il est aussi activiste, auteur de nombreux récits, discours et manifestes, que d’aucuns voient aujourd’hui comme le grand-père de la militante écologiste suédoise Greta Thunberg en raison de la force et de la cohérence de ses engagements. Théoricien de l’écologie, il n’hésite pas à s’investir sur le terrain. En 1984, par exemple, il a été l’un des plus virulents opposants à la destruction, en Basse-Autriche, d’un immense parc constitué de prairies alluviales et de forêts, une oasis verte située entre Vienne et Bratislava menacée par la construction d’un barrage et d’une centrale hydroélectrique sur le Danube.

A l’âge du bronze

En 2019, le Kunst Haus Wien a accueilli plus de 160 000 visiteurs. Fréquentation en hausse pour cette institution qui est l’un des musées les plus courus de la capitale autrichienne. Outre les collections permanentes, il héberge un vaste espace d’exposition dédié à la photographie contemporaine. A la mi-septembre, une exposition intitulée Après nous le déluge y a ouvert ses portes. Elle réunit des images et des vidéos de 21 artistes qui documentent les conséquences de la crise climatique – fonte des glaciers, réchauffement et acidification des océans, élévation du niveau de la mer, etc. – générées par notre modèle économique fondé sur la croissance économique et le profit à court terme.

Ceux qui ont bien connu Hundertwasser se disent, aujourd’hui encore, stupéfaits par son volontarisme et la cohérence de ses engagements. Il a choisi de vivre de façon extrêmement modeste de manière à limiter son empreinte écologique. En Basse-Autriche, à Hahnsäge, il travaillait, mangeait et dormait dans l’unique pièce d’une ancienne scierie, en partie réhabilitée, jouissant d’une vue imprenable sur la haute vallée de Kamptal. En Nouvelle-Zélande, dans sa propriété de 400 hectares, où il planta quelque 100 000 arbres transformant les lieux en une forêt vierge, «il vivait comme à l’âge du bronze, dans une extrême simplicité. Il dépensait très peu d’argent. Il préférait faire les choses lui-même ou les faire faire plutôt que de les acheter», rapporte Robert Fleck, qui a séjourné une semaine dans la propriété de l’artiste. N’étant pas relié aux réseaux d’eau et d’électricité, Hundertwasser s’éclairait avec des lampes à pétrole. Il y avait également installé une roue à eau, des capteurs solaires et une station de phytoépuration. «Si quelqu’un rêve seul, ce n’est qu’un rêve. Si plusieurs personnes rêvent ensemble, c’est le début d’une réalité», soutenait-il.

«Après nous le déluge», Kunst Haus Wien – Museum Hundertwasser, Vienne, jusqu’au 14 février 2021.


Un artiste en dialogue avec son père spirituel

Hundertwasser n’a cessé d’explorer, tout au long de sa vie, l’œuvre de son compatriote Egon Schiele, qu’il considérait comme son père spirituel. Le Leopold Museum propose un pas de deux très réussi

Même regard fier toisant le public, même assurance, même tension intérieure imprégnant leurs compositions. L’Autoportrait à l’épaule nue soulevée, réalisé en 1912 par Schiele, et l’Autoportrait exécuté en 1951 par Hundertwasser à Marrakech présentent d’évidentes parentés. Il en va de même de certains de leurs paysages urbains aux couleurs mates et sombres. Aux tons terreux de Banlieue I (1914) d’Egon Schiele, figurant un hameau vu de nuit, font écho les bleus foncés et marrons assourdis du nocturne Voies de chemin de fer en direction de Sceaux (1950), de Friedensreich Hundertwasser.

On retrouve chez les deux artistes la conviction que vie et mort sont entrelacés. Dans sa saisissante huile sur bois Mère morte I (1910), Schiele figure un bébé plein de vie, peint de couleur jaune orangé, enveloppé dans une cavité noire en forme de spirale. Il repose dans le giron de sa mère, les yeux éteints, le visage tourmenté et le teint blafard. Ce sont ces mêmes spirales, métaphores de croissance et de déclin, de vie et de mort que l’on retrouve dans les œuvres colorées que Hundertwasser commence à peindre au début des années 1950. Comme sa toile de 1953 Le sang qui coule autour et j’ai une bicyclette, formée de spirales rouge-bleu et vert-bleu, scintillant mystérieusement. Au centre: une forme ronde et noire rappelle l’allégorie de la vie et de la mort de Schiele.

Vies parallèles

Vingt ans après la mort de Hundertwasser (1928-2000), le Leopold Museum, haut lieu de l’art moderne autrichien, a choisi de faire dialoguer Egon Schiele (1890-1918) avec ce peintre et architecte anticonformiste né sous le nom de Friedrich Stowasser. L’exposition, remarquablement mise en scène sur d’élégantes cimaises bleu marine ou bleu-gris, réunit quelque 170 œuvres mais aussi des lettres, des photos, des extraits de journaux intimes, des articles de presse, et un documentaire présenté à la fin du parcours.

Revue de presse: L'adieu au sale gamin autrichien

Hundertwasser a sans doute été frappé, en étudiant la vie de Schiele, par les parallèles entre leurs biographies respectives. Les deux artistes ont perdu leur père en bas âge et développé une relation privilégiée – sans être exempte de conflits – avec leur mère. Ils ont tous deux commencé à dessiner très jeunes et exploré leur environnement immédiat à travers ce médium. Tous deux, hostiles aux méthodes d’enseignement de l’école, ont abandonné leurs études entamées à l’Académie des beaux-arts de Vienne. Les deux artistes, qui aiment s’attaquer aux tabous, ont trouvé leur voie autour de 20 ans.

Toute sa vie, Hundertwasser s’est nourri de l’observation attentive et studieuse de l’œuvre de l’artiste emporté en 1918 par la grippe espagnole. C’est en 1948, à l’âge de 20 ans, que Hundertwasser découvre, bouleversé, l’œuvre d’Egon Schiele à l’occasion de deux grandes expositions monographiques, organisées l’une à l’Albertina et l’autre à la Neue Galerie. Il est bousculé, comme réveillé, selon ses propres mots, par cette rencontre qui marquera profondément sa vie d’artiste et amorcera ses recherches sur la modernité. Le jeune peintre éprouve une affinité esthétique, un sentiment de parenté avec cette œuvre. Il perçoit, en même temps, une injonction intérieure à poursuivre sur cette voie.

Prophète et voyant

Hundertwasser considérait Egon Schiele comme son «père spirituel». Il le plaçait au plus haut de son panthéon pictural, au même niveau que Picasso, Klee, Van Gogh et Giotto. Cette figure tutélaire l’accompagnera toute sa vie, comme en témoignent sa correspondance mais aussi des photos prises dans ses résidences d’Autriche, de Venise et de Nouvelle-Zélande. Dans sa maison de Hahnsäge, installée dans une ancienne scierie dans la région rurale du Waldviertel (Basse-Autriche), on pouvait observer, dans son bureau, un poster reproduisant une œuvre de Schiele.

Sur Egon Schiele:

A Venise, dans le Jardin d’Eden, sa villa située sur l’île de la Guidecca, deux reproductions d’œuvres de l’artiste, Autoportrait aux mains levées (1913) et Femme agenouillée, à moitié nue (1917) étaient accrochées à proximité du bureau sur lequel il peignait. En Nouvelle-Zélande, dans sa propriété située dans la vallée de la Kaurinui, plusieurs estampes de 1913, dont une vue de Stein sur le Danube et un paysage urbain, Petite Ville III, trônaient en bonne place.

Vérité éternelle

Hundertwasser est convaincu du rôle de prophète, de voyant, qui doit être celui de l’artiste. Il s’inscrit dans les pas de Schiele, qui soulignait «qu’un artiste n’a pas vocation à distraire les gens, mais plutôt à les admonester, à les réveiller, à les conscientiser». Dans une lettre à sa mère datant de 1949 dans laquelle il évoque l’œuvre de Van Gogh et celle de Schiele, Hundertwasser écrit: «Ce sont eux les vrais prêtres, les vrais saints; ils perçoivent la vérité éternelle, l’éternité et veulent la transmettre à l’humanité à n’importe quel prix.»

Pour Schiele comme pour Hundertwasser, il est essentiel d’être en harmonie avec la nature. Schiele, qui exprime dans ses poèmes une vision mystique de celle-ci, estime que la nature est animée. Elle est à l’origine et à la fin de toute chose. Il éprouve dans la nature la vitalité et la stabilité émotionnelle qui lui échappent quand il vit à Vienne. Hundertwasser a, lui aussi, entretenu très tôt une vision holistique de la nature qu’il s’efforce d’approcher avec un sentiment d’humilité. Pour lui, l’art est un pont entre l’homme et la nature avec laquelle il vit en symbiose. «Je pourrais presque dire que je perçois son essence intérieure. C’est comme si un dialogue s’établissait entre moi-même et ce qui m’entoure. Les hommes ne sont finalement pas si différents des arbres et des végétaux», écrit-il dans une lettre de 1949 adressée à sa mère.

«Hundertwasser – Schiele. Imagine Tomorrow», Leopold Museum, Vienne, jusqu’au 10 janvier 2021.