Récit

Redonner la parole des gueules cassées

«Gueules» est un livre qui saisit. Pour donner une voix aux jeunes anonymes défigurés dans les tranchées en 1916, le romancier Andréas Becker a inventé une langue aux syllabes malaxées, triturées, une langue en lambeaux

Des photos de soldats aux visages démolis, et un écrivain qui leur redonne la parole

«Gueules» est un livre qui saisit. Pour donner une voix aux jeunes anonymes défigurés dans les tranchées en 1916, le romancier Andréas Becker a inventé une langue aux syllabes malaxées, triturées, une langue en lambeaux

Genre: Récit
Qui ? Andréas Becker
Titre: Gueules
Chez qui ? Editions d’en bas, 126 p.

«Gueules» est un livre improbable, à la limite de la littérature et de l’effort requis d’un lecteur. Un livre fascinant par son audace, son humanité et sa manière de faire parler des images d’hommes à la face démolie. Des gueules cassées de la Première Guerre mondiale, vraiment cassées, tordues, déformées par des éclats d’obus et de mines. Impossible de lire sans soutenir la vision de ces visages étrangement parvenus jusqu’à nous.

Il est indispensable de connaître l’histoire de ce livre pour y entrer. Le mieux, c’est donc de commencer par la fin, une postface signée Françoise Hoffmann, créatrice bien connue de textiles et de vêtements en feutre dont l’atelier se trouve à Lyon. Elle y explique que son grand-père, né en 1892 en Alsace, «Français de cœur», a été enrôlé dans l’armée allemande en 1914 et qu’il a été blessé par une balle explosive qui lui a perforé un mollet, un trou «dans lequel on peut entrer un poing», précise-t-elle. De ses années de guerre, le grand-père n’a jamais parlé à ses fils, ni de sa blessure, mais il en a ramené un jeu de photos, des portraits des gueules déchirées de ses compagnons de l’hôpital de Dresde. Eux, les obus, ils les ont pris en pleine gueule et c’est peu dire qu’ils ont été défigurés. Le silence, donc, seulement ces images en guise de discours sur la guerre. Il a juste dit à son frère, l’oncle de Françoise Hoffmann, qu’elles ont été conservées grâce à une infirmière dont il était tombé amoureux durant sa longue hospitalisation.

Les années passant, la dépositaire de ces images a estimé indispensable de les sortir du tiroir, sans savoir très bien pourquoi, ni comment. C’est Andréas Becker qui va s’en emparer. Inutile de se perdre en recherches, ces visages blessés n’ont plus de noms, ni de voix, il faut les recréer pour les faire parler. Une couche de fiction sur le réalisme des images, et puis le plongeon dans cette douleur de la chair à vif, des mâchoires ravagées, des langues en compote. Becker, c’est l’auteur rêvé pour ressusciter ces Alsaciens défigurés par la guerre. Côté gueule, rien à voir, il se tient du côté des beaux, mais cet Allemand, auteur de deux romans parus en 2012 et en 2013 aux Editions de la Différence (L’Effrayable et Nébuleuses) vit en France depuis 1990 et écrit en français, disons plutôt qu’il s’ingénie à tordre les mots, à malaxer les syllabes. Il manie une novlangue à partir du français, et c’est ce qu’il faut pour faire parler ces gueules cassées, approcher leur souffrance du bord des gencives jusqu’au fond du palais. On ne parle pas comme un livre quand on a la langue en lambeaux. On parle comme on peut.

Et c’est parti, Georges de Blanchemarie prend la parole, il parle pour lui-même d’abord, puis présente ses onze acolytes. Des noms de Grand-Guignol: Pierre Panache, Albert L’Enfant, Gabriel Malange, etc. Ils se mettent à barjaquer à côté de leur photo, on n’échappe pas au réalisme de l’image, puis au dessin plus stylisé qu’y ajoute Becker. Il faut entrer dans cette langue sauvage, mais aussi savante, tragicomique, pleine de mots agglomérés, démontés et remontés. Phonétiquement éprouvée, spontanée peut-être, travaillée certainement. Le lecteur doit se mettre au travail pour écouter ces gueules cassées érigées en héros par la propagande guerrière et réhumanisées par l’écrivain. On se penche rarement tout près des blessures, des estafilades, des écorchures, des joues grossièrement raccommodées et des mentons tant bien que mal ressoudés. Non seulement Becker entre dans le vif du sujet, mais il s’efforce de saisir «ses» personnages au fond des yeux. Ces blessés de la face sont dorlotés par l’infirmière Ingrid, fantasme vivant au bout des horreurs de la guerre plutôt que tentative de recomposition de l’infirmière réelle qui fut à leur chevet. Au fond, il y a l’humanité de ces gueules cassées, leur amertume pleine de douceur, de regret d’avoir cru aux fadaises nationalistes, la même, peut-être bien, qui se cachait en réalité derrière les effrayants portraits.

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Andréas Becker

«Gueules»

«– défilé de haute blessure, morsissurés vivants, horreur garantie – place endôme – et en avant la soldaterie, les yeux éfliscotchés, les oreilles recollées au sparadrap»
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