Livre

Rééditer «Mein Kampf»? Un historien approuve, Jean-Luc Mélenchon fulmine

Dans un billet posté sur son blog, le tribun de gauche demande à son éditeur Fayard de renoncer à la publication de «Mein Kampf», le livre d'un criminel. L'historien Christian Ingrao, spécialiste du nazisme, lui dit pourquoi, au contraire, il faut le rééditer

Fallait-il rééditer «Mein Kampf», écrit en 1923 par Adolf Hitler? L’affaire anime les réseaux sociaux depuis que les éditions Fayard ont annoncé leur intention de le republier, dans une nouvelle traduction et enrichi d’un important dispositif critique, dans le premier semestre de 2016.

Mais la question est purement rhétorique. Du moment où «Mein Kampf» tombe dans le domaine public, sa réédition était inéluctable. Quel éditeur serait assez fou pour renoncer à ce pamphlet historique qui, dans les années trente, a été vendu à plusieurs millions d’exemplaires, traduit en 16 langues et offert systématiquement à tous les jeunes mariés allemands au frais de l’Etat?

Mieux vaut donc poser la question autrement: est-ce judicieux de rééditer «Mein Kampf» aujourd’hui?

A cette question Jean-Luc Mélenchon, dans un texte lyrique posté sur son blog, répond non. Le leader du Parti de gauche demande solennellement à ce que Fayard, qui est aussi son éditeur, abandonne son projet. Son argumentation est double: morale et politique.

Morale parce que pour lui la réédition de ce texte haineux équivaut à faire de la publicité au livre du plus grand criminel de l’ère moderne. «Mein Kampf» est l’acte de condamnation à mort de 6 millions de personnes dans les camps nazis et de 50 millions de morts au total dans la deuxième Guerre Mondiale. Il est la négation même de l’idée d’humanité universelle».

Politique, car Mélenchon situe cette nouvelle traduction dans un contexte explosif, «où l’ethnicisme le plus ouvert et barbare s’affiche de nouveau. La leçon du bilan nazi et des incitations criminelles de «Mein Kampf» s’efface des consciences à l’heure où recommencent des persécutions antisémites et anti-mulsulmanes.» Intitulé «Non! Pas «Mein Kampf» quand il y a déjà Le Pen», son billet est également une attaque contre le FN et tous ceux qui plient devant lui.

«Rendre le texte accessible à n’importe qui»

Le leader de gauche ajoute: rééditer ce texte, «c’est le rendre accessible à n’importe qui». Ce «n’importe qui» est problématique sous la plume – gracieuse et ardente – d’un tribun qui se veut le porte-parole du peuple en qui, visiblement, il n’a pas confiance. Un peuple qu’il imagine trop timoré, trop influençable, trop limité pour ne pas se faire une idée par lui-même. C’est également un argument naïf quand on sait que l’on peut avoir accès à «Mein Kampf» sur internet en deux clics seulement.

Par sa supplique, Jean-Luc Mélenchon a le mérite de poser une question simple: pourquoi une telle fascination pour tous ces antisémites et collabos, hier conspués et aujourd’hui réédités comme Rebatet, Drieu la Rochelle ou la sulfureuse correspondance Chardonne-Morand? L’époque est-elle oublieuse, irresponsable, prompte à prêter l’oreille à ces discours ou au contraire suffisamment affûtée pour faire la part des choses?

Une réédition «nécessaire»

S’agissant d’Hitler, on ne peut pas avancer l’argument du talent. Son «Mein Kampf» est ennuyeux, mal écrit, obsessionnel, finalement assez proche des invectives que l’on trouve chaque jour sur le Net. Alors pourquoi le publier? «Cela fait trop longtemps que l’on déshumanise Hitler, qu’on lui accole l’étiquette de «monstre», parce qu’il nous est inconcevable qu’un être humain soit capable d’une telle entreprise criminelle. Mais le crime est humain, tout comme le criminel. […] Voilà pourquoi sa réédition est aussi inoffensive que nécessaire.», écrit Oskar Kerman sur le site Sodome et Gomorrhe.

Si éditer, c’est diffuser; ne pas éditer, c’est interdire. Pour de nombreux internautes, ce que demande Mélenchon revient à se comporter comme Hitler lui-même, en censeur et idéologue avant tout. Une proximité que l’homme de gauche réfute. Sur son site, il dénonce deux titres, «Le Huffingtonpost» et «Le Point», qui jouent de cette proximité par l’iconographie. Qui diabolise qui?

Sur les réseaux sociaux, l’affaire fait grand bruit. Et le débat, pour une fois, vole assez haut. On se partage soit la tribune de Jean-Luc Mélenchon, soit la lettre ouverte de l’historien Christian Ingrao, spécialisé dans le nazisme, qui répond point par point au leader du Parti de gauche.

D’abord, il lui reproche de considérer «Mein Kampf» comme un livre programmatique. «Ni les usines de mort, ni les groupes mobiles de tuerie ne sont annoncés dans «Mein Kampf». Il est tout simplement faux de penser à accéder à la réalité du nazisme et du Génocide par la seule lecture du piètre pamphlet du prisonnier autrichien.»

Le chercheur au CNRS marque également son désaccord sur la question d’un monde sans mémoire tel que le décrit Mélenchon. Il cite notamment la transgression de Netanyahou, minimisant le rôle d’Hitler dans le génocide juif pour diaboliser celui du grand mufti de Jérusalem. «Cette technique ne relève pas de l’amnésie mais du calcul politique et de l’instrumentalisation de cette mémoire», relève le chercheur. «Éditer «Mein Kampf», c’est précisément lutter contre cette mise en tabou, c’est refuser de sacraliser négativement ce texte si pataud.»

L’historien termine sa lettre par une aimable vacherie: «A chacun son métier, sa fonction ou son office: les historiens et les éditeurs sont là pour écrire des livres et parler du passé; les hommes politiques pour parler d’avenir.»

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