Il est peut-être significatif que l'exposition Jawlensky en Suisse, rencontres avec Arp, Hodler, Janco, Klee, Lehmbruck, Richter, Taeuber-Arp, à la Fondation de l'Hermitage à Lausanne, se lise, contrairement à l'habitude de la maison, de haut en bas, du faîte au rez-de-chaussée. Certes, cela est dû aux possibilités d'obscurcissement de certaines salles, réservées aux travaux délicats (les aquarelles tunisiennes de Paul Klee notamment). Mais cela correspond également à l'accent mis par la directrice de la fondation, Juliane Cosandier, sur la notion d'intériorité ou d'introversion chez Jawlensky. A mesure qu'il descend les étages du musée, le visiteur pénètre plus profondément non pas dans l'intimité du peintre, mais dans ce qu'on pourrait appeler sa mystique.

L'exposition a été montée en collaboration avec le Kunsthaus de Zurich, où elle a déjà été présentée, et la Fondation Wilhelm Lehmbruck à Duisbourg, où elle sera visible par la suite. L'Hermitage ne se prive-t-il pas d'un certain public, prompt à mettre le cap vers Zurich pour assister à une telle manifestation dans le cadre avantageux du Kunsthaus? Juliane Cosandier, qui soit dit en passant avait déjà organisé en 1995 la grande exposition Jawlensky au Musée Rath à Genève, réserve sa réponse. La fréquentation de la présente exposition dira si le partenariat avec un musée du pays nuit à la fréquentation. On peut penser que l'Hermitage possède son propre public, francophone en particulier, et que celui-ci a attendu la venue annoncée à Lausanne de la manifestation. Prisés par les institutions de grandeur moyenne, pour les avantages économiques et administratifs qu'ils offrent, les partenariats avec d'autres musées ont leurs avantages et leurs inconvénients – parmi ceux-ci, la répugnance de certains collectionneurs à prêter des œuvres l'espace de plusieurs mois, voire d'une année.

D'autre part, comparé à l'exposition zurichoise, qui se présentait comme un enfilage de peintures, alternant les têtes de Jawlensky, les émouvants portraits de Valentine malade par Hodler et les têtes dada de Richter, l'accrochage lausannois est différent. L'intimité des salons convient au caractère méditatif des têtes de Jawlensky, au mystère (mot qui entre dans le titre de la dernière «variation» exécutée au Tessin) inhérent à l'abstraction croissante des paysages. La salle réservée aux Têtes mystiques et aux Faces du Sauveur est impressionnante, surtout lorsque, le matin, le soleil apporte un éclat supplémentaire aux tons clairs de ces portraits investis d'universalité à la façon des icônes russes. Parmi les personnalités fréquentées durant ce séjour, en-tre 1914 et 1921, et dont les travaux de cette période offrent des parentés avec les peintures de Jawlensky, Ferdinand Hodler est ici le mieux traité. Ses trois portraits frontaux de Valentine Godé-Darel, avant et pendant la maladie, puis à titre posthume, disposent d'un espace qui met en évidence les changements subis non seulement par le modèle, mais aussi par le peintre, son amour pour sa compagne, son deuil et sa façon de ne retenir de tout cela que les grandes lignes, un effroi, puis une douceur.

En ce qui concerne les autres artistes, leur rapport avec Jawlensky paraît moins essentiel. Les quel-ques bustes du sculpteur allemand Wilhelm Lehmbruck détonnent un peu, tant ils semblent fondamentalement solitaires. Quant aux acteurs du mouvement dada à Zurich, ville où Jawlensky a séjourné un semestre, entre l'étape de Saint-Prex, dont datent les premiers paysages vus de la fenêtre, et le séjour à Ascona, ils privilégient sans doute la forme ovale, celle-là même que Jawlensky, en la traversant de quelques virgules et en la penchant légèrement, transforme en tête christique; mais chez Hans Richter, Hans Arp et Sophie Taeuber-Arp, l'ovale est beaucoup plus désincarné, et ludique. Une autre personnalité se dessine en creux dans l'exposition. Il s'agit d'Emmy Scheyer, que Jawlensky a rencontrée à Lausanne en 1916. Impressionnée par le tableau intitulé La Bosse, portrait aux accents encore expressionnistes, Emmy, vite surnommée Galka, «le choucas», par Jawlensky, a été le modèle des premières Têtes mystiques et l'impresario des «quatre bleus»: Jawlensky, Klee, Feninger et Kandinsky.

Jawlensky en Suisse 1914-1921. Fondation de l'Hermitage (rte Signal 2 à Lausanne, tél. 021/312 50 13). Ma-di 10h-18h (je 21h). Jusqu'au 13 mai.