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Walkyrie

Le regard d’un historien sur les conjurés

Pour le professeur d’histoire contemporaine Hans-Ulrich Jost évoque, la résistance à Hitler était faible et morcelée

Le Temps: Quelle était la force de la résistance allemande au nazisme?

Hans-Ulrich Jost: C’est une résistance faible, contradictoire, morcelée. On compte des actes de courage isolés, comme celui du mouvement de la Rose blanche, écrasé dans le sang après avoir distribué en juin 1942 des tracts dénonçant les massacres de juifs derrière le front de l’Est. Ou comme celui de Harro Schulze-Boysen et Arvid Harnack, exécutés la même année pour avoir alimenté l’Orchestre rouge, un réseau d’espionnage au profit de l’Union soviétique. Les Eglises ont réussi à faire stopper le programme d’euthanasie des malades mentaux. Mais globalement, l’opposition est restée très peu significative.

– Comment l’expliquer?

– La République de Weimar avait peu d’amis et ces derniers se trouvaient surtout au sein de la social-démocratie qui a été écrasée après la prise du pouvoir. La culture allemande de l’époque est très profondément autoritaire. Enfin, Hitler a su récupérer la classe ouvrière, qui connaît de bonnes conditions de vie, et il a assuré l’approvisionnement de la population allemande qui, jusqu’en 1944, est meilleur que celui de la population suisse. Quant aux élites – la combinaison de hobereaux et de chevaliers d’industrie qui constituaient la classe dominante de l’Allemagne de 1914 – elles n’ont pas été vraiment bousculées par les nazis. Ces derniers choquent certes par leur vulgarité mais ils ne remettent pas en question un modèle qu’ils tentent plutôt de singer.

– Une partie des élites ont tout de même pris leurs distances…

– Oui. Les cadres de l’armée se félicitaient des succès diplomatiques de Hitler mais ils étaient quelques-uns à juger en 1939 que l’Allemagne n’était pas prête pour la guerre. Certains ont envisagé d’éliminer Hitler à ce moment mais un fort sentiment d’honneur s’y opposait: ils lui avaient prêté serment personnellement. Finalement, ils ont décidé d’attendre qu’il ait posé un acte en entrant en guerre. Une fois la guerre déclarée, l’assassinat devenait encore plus problématique – et bientôt les victoires rapides de l’Allemagne ont clos temporairement le débat.

– Qui reprend lorsque la fortune des armes change…

– Il reprend avec l’invasion de l’Union soviétique dont une partie des cadres de l’armée voit la déraison. En mars 1943, Fabian von Schlabrendorff introduit une bombe dans l’avion de Hitler mais elle n’explose pas. Cette action est inspirée par l’un des opposants les plus constants à Hitler dans l’armée, Henning von Tresckow, qui sera l’un des piliers de l’opération Walkyrie.

– Les motivations de ces militaires sont-elles seulement nationalistes? Ou aussi politiques ou morales?

– Politiquement, ils sont peu novateurs. Le régime qu’ils voudraient instaurer ressemble à celui du Reich d’avant 1914. Ils sont souvent monarchistes, proches de deux cercles politiques aux contours flous, le cercle de Kreisau et celui rassemblé autour de Carl Goerdeler, qui aurait dû devenir chancelier si le coup du 20 juillet 1944 avait réussi. Et ils ne sont pas très réalistes: au moment du putsch, Goerdeler pense pouvoir obtenir des Alliés un maintien de l’Allemagne dans ses frontières d’avant 1918, l’Autriche et les Sudètes en sus…

Les motivations de Claus von Stauffenberg sont plus morales: il a été un partisan de Hitler avant de découvrir les massacres perpétrés par les Allemands en Ukraine. Comme la guerre avance, les réflexions de cette opposition prennent un tour toujours plus désespéré: il s’agit de faire quelque chose qui peut-être évitera le pire et qui, au moins, signifiera à la postérité que tous les Allemands ne se sont pas associés aux crimes de Hitler.

– Sur quel soutien peuvent compter ces conjurés?

– Au sommet de la Wehrmacht, beaucoup sont au courant: Dietrich von Choltitz, le commandant de Paris, Rommel, entre autres… Mais beaucoup attendent aussi de voir comment tourne le vent. Si Hitler avait été tué, sans doute une bonne partie d’entre eux auraient-ils rejoint la conspiration. Lorsqu’il apprend que le Führer est toujours en vie, Friedrich Fromm, le commandant de l’armée intérieure dont dépendait l’application du plan Walkyrie, décide de rester loyal.

– Le destin de l’Allemagne aurait-il changé si Stauffenberg avait réussi?

– Beaucoup de morts auraient été évitées. On a compté qu’un arrêt des hostilités en juillet 1944 aurait épargné 3 à 4 millions d’Allemands, 2 millions de Russes et une centaine de milliers d’Américains. Mais dès 1943, les Alliés s’étaient convaincus que l’Allemagne ne devait pas survivre telle quelle à la guerre et ils n’auraient pas changé d’avis.

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