Comme beaucoup de journalistes, Martin Walder a toujours eu au fond de lui l’envie de publier un livre, de se lancer dans un projet au long cours, de ne plus devoir se limiter au cadre souvent étroit d’un article. C’est chose faite. Ancien critique de cinéma à la Neue Zürcher Zeitung et à la NZZ Am Sonntag, pilier pendant vingt-deux ans de la chaîne radio SRF 2, il aura finalement attendu d’être à la retraite pour enfin «se décider à plonger», comme il dit.

Il a dévoilé ce printemps Claude Goretta – Des empathische Blick, une étude fouillée, la première, consacrée au cinéaste genevois, membre fondateur à la fin des années 1960 du Groupe 5 aux côtés d’Alain Tanner, Jean-Louis Roy, Michel Soutter et Jean-Jacques Lagrange. Un collectif qui bénéficiera des ressources de la télévision pou travailler au cinéma et sera à l’origine de ce qu’on appellera le nouveau cinéma suisse.

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Dans les films de Goretta, il y a toujours l’importance de l’autre, de regarder derrière la façade

En 2011, le Locarno Festival projette en collaboration avec la Cinémathèque suisse, dans une copie restaurée, L’Invitation (1973), formidable comédie sociale tournée dans une maison de maître de la campagne genevoise. Martin Walder n’avait pas revu ce film depuis sa sortie et est profondément impressionné non seulement par la vivacité de son scénario, mais aussi par son atmosphère particulière et le regard profondément empathique de Goretta.

Il se dit alors qu’il serait temps que le Genevois, né en 1929 d’un père secondo italien et d’une mère allemande, soit redécouvert. Deux ans plus tard, le journaliste alémanique, installé à Genève, d’où est originaire son épouse, organise au Stadtkino de Bâle une soirée hommage à Goretta, à laquelle participe notamment Jean-Luc Bideau. Discuter avec le comédien le convainc de se lancer.

L’attrait des gens simples

Martin Walder commence alors pas revoir les films et documentaires du Genevois. Il se construit en parallèle une solide bibliographie et revoit trois portraits filmés consacrés à Goretta par Michel Boujut et Bertrand Theubet (Claude Goretta, cinéaste des vies rêvées, 1992), Lionel Baier (Bon vent Claude Goretta, 2011) et Dominique de Rivaz (Claude Goretta, 2012). Dans un second temps, il se rend alors régulièrement au domicile du réalisateur pour de longues conversations. Il se souvient qu’un jour, il a l’idée de lui demander de feuilleter ses albums photos. Les images agissent comme un déclencheur.

Initiateur du Ciné-club universitaire genevois et réalisateur autodidacte, Goretta coréalise son premier court métrage (Nice Time, 1957) à Londres, avec Alain Tanner. Il entre ensuite à la Télévision suisse romande, où il signera de nombreux documentaires, notamment à l’enseigne de l’émission Continent sans visa, ainsi que des dramatiques, à savoir des fictions tournées en studio.

Martin Walder cite La Vie de Micheline, sur une ouvrière, mère de six enfants installée en banlieue parisienne, comme un de ses documentaires télé les plus ambitieux, et révélateur de son intérêt pour gens simples. «Dans les films de Goretta, il y a toujours l’importance de l’autre, de regarder derrière la façade, de prendre le temps de découvrir ce qu’il y a derrière les apparences.»

Deux adaptations de Ramuz

En 1956, son premier long métrage de cinéma, Jean-Luc persécuté, est adapté de Ramuz. «Il s’agit d’un film magnifique dans lequel il a parfaitement su transposer la langue de l’écrivain vaudois», relève Martin Walder. Suivront des films comme Le Fou (1970), Pas si méchant que ça (1974), avec Gérard Depardieu et Marlène Jobert, La Dentellière (1976), avec Isabelle Huppert, La Provinciale (1981), avec Nathalie Baye, ou encore Si le Soleil ne revenait pas (1987), nouvelle adaptation de Ramuz.

Depuis, le Genevois tournera essentiellement pour la télévision, dont des épisodes de Maigret et, en 2006, l’ambitieux Sartre, l’âge des passions, sa dernière réalisation. Pour la première fois, donc, un livre analyse de manière fouillée l’œuvre de ce cinéaste majeur. Il serait bien qu’un éditeur romand envisage de le traduire.


Martin Walder, «Claude Goretta – Des empathische Blick», Ed. Filmbulletin/Schüren, 240 p.