Disparition

Le regard lucide du curateur Jean-Christophe Ammann s’est éteint

Jean-Christophe Ammann a été l’un des acteurs influents de l’art contemporain pendant le dernier tiers du XXe siècle. Directeur de musées et curateur indépendant, il est mort à 76 ans

Le regard lucide du curateur s’est éteint

Disparition Jean-Christophe Ammann a été l’un des acteurs influents de l’art contemporain pendant le dernier tiers du XXe siècle

Directeur de musées et curateur indépendant, il est mort à 76 ans

C’était il y a quelques années, deux ans, peut-être trois, dans les travées d’Art Basel où les acheteurs de l’art mondialisé viennent faire leurs courses et cherchent la bonne affaire. Un homme marche, d’un pas lent et lourd. Il s’arrête de temps en temps, appuyé sur un pied comme s’il allait se détourner pour repartir. En fait, il regarde. Son œil décide. Il s’approche. Il regarde lentement parce que la lenteur semble faire partie de ses attributions. Quelqu’un s’approche. Un vague salut. L’homme n’est pas là pour les mondanités. Il fait penser à ceux qui savent attendre pour regarder pousser les arbres. Il est au milieu de milliers d’œuvres d’art. Quelques-unes attirent son attention. Il regarde. Puis il s’en va vers une autre rencontre.

Il est mort un dimanche, le 13 septembre de cette année. Il avait 76 ans. Il disait que la vie des êtres humains est trop courte pour qu’ils puissent devenir adultes. «Vu leur espérance de vie, ils ont besoin de beaucoup trop de temps. Ils devraient vivre bien plus de cent ans. Ils sont lents, et l’art est une réponse à cette lenteur.» Il s’appelait Jean-Christophe Ammann.

Jean-Christophe Ammann naît à Berlin en janvier 1939. Son père est chercheur dans une industrie d’importance stratégique. Au printemps, il est convoqué par le directeur de son entreprise, qui lui dit: «C’est le moment de partir, Monsieur Ammann, parce que vous êtes Suisse et parce que la guerre peut commencer d’un moment à l’autre; dans ce cas, vous risquez d’être mis à l’ombre.» Résultat: le petit Jean-Christophe grandit à Fribourg où il contracte le virus de l’art. Depuis lors, il a passé plusieurs décennies à la tête de différents musées d’art contemporain. Dès 1967 à la Kunst­halle de Berne comme assistant de Harald Szeemann. De 1968 à 1977 au musée de Lucerne. De 1978 à 1988 à la Kunsthalle de Bâle. Il a dirigé le Musée d’art contemporain de Francfort de 1989 à 2001. Et il a continué de travailler comme curateur indépendant.

Il était de ceux dont la parole est comptée et compte parfois dans la vie de ceux qui l’écoutent. Ainsi, en 1997, dans une des salles de son musée de Francfort construit par l’architecte Hans Hollein où il avait dû batailler pour obtenir que le bel espace soit obstrué par des cimaises. Une phrase, une seule phrase, qui devint un bréviaire pour le journaliste encore débutant: «L’art commence là où s’arrête le goût.»

Faut-il se fier à ses inclinations, céder à ses préférences devant les œuvres? Jean-Christophe Ammann répondait: «Je pense qu’il est fondamental de poser des questions. Le goût nous dirige mais il ne doit pas nous commander. Le goût du XIXe siècle n’aimait pas le baroque ou le maniérisme, il aimait la Renaissance. Il faut faire attention. Quand on dit que l’art commence où s’arrête le goût, ça ne veut pas dire que tout est bon. Il y a des œuvres dont on peut dire qu’elles ne sont pas bonnes. Il est plus facile de dire: c’est magnifique, que de dire: cela ne va pas. Parce qu’il faut trouver des arguments.»

En 1998, Jean-Christophe Ammann publie en allemand Le Bonheur de voir dont le sous-titre est justement L’art commence là où s’arrête le goût*. Quel est ce bonheur qui ne viendrait ni de la délectation ni de la détestation qui semble procurer tant de plaisir à certains contempteurs de l’art contemporain? «A 16 ans, dit Jean-Christophe Ammann, j’aimais le cubisme à cause des ­papiers collés et de cette transformation de l’espace de trois à deux dimensions. Je m’y intéressais beaucoup. J’ai compris que j’étais en train d’observer ce que d’autres faisaient. Je regardais par-dessus l’épaule d’un artiste. Et je me suis dit: c’est ça qui me fait plaisir: regarder par-dessus l’épaule de l’autre.» Cet autre n’est pas n’importe qui. C’est quelqu’un qui fait œuvre, qui cherche et qui rend visible sa pensée, qui explicite son rapport au monde, qui se souvient de ce qui l’a précédé.

Pendant des années, Jean-Christophe Ammann a été au cœur de l’art en train de se faire. Il a exposé Beuys, Polke, Richter, beaucoup d’autres. Il a pu s’enthousiasmer parce que ce qu’il présentait à Lucerne, Bâle ou Francfort lui paraissait ouvrir les yeux de ceux qui voulaient voir. Il a pu remplir une mission qu’il définissait ainsi en 1997: «Nous considérons notre musée premièrement comme un prestataire de services qui a une fonction culturelle, deuxièmement comme un réservoir de pensée, troisièmement comme un camp d’entraînement à la perception.»

Depuis, il s’est mis en colère. Il a vu apparaître des curateurs qui utilisent les œuvres pour illustrer leurs propos au lieu de les laisser parler, un art contemporain international moralisateur inoffensif et présentable sous tous les régimes. «Je voudrais que les artistes reviennent à eux-mêmes, qu’ils cessent d’être attirés par cet art global qui lamine tout, qui rend tout compatible, et avec lequel on peut monter en trois semaines une exposition intelligente sur la violence, les déchets ou l’écologie», disait-il lors de l’exposition A rebours qu’il a présentée au Centre culturel suisse de Paris en 2010. «C’est pourquoi je déteste ces expositions internationales, ces bien­nales passe-partout qui sont construites sur un thème et qui évitent systématiquement la tradition de l’art occidental, celle du nu en particulier; je suis contre ces curateurs qui empêchent que l’on exprime un désir et qui préfèrent exposer la culpabilité.»

Après avoir été de ceux qui font le mouvement de l’art parce qu’il en partageait la vivacité, il s’en est détaché. «Je suis anticyclique, anti-tendance», disait-il encore il y a cinq ans. Il s’était mis à exécrer l’uniformité satisfaite d’elle-même. Il était toujours lucide et avide de comprendre. Et bientôt, il s’en est allé.

* A lire en français: Jean-Christophe Ammann, «En y regardant mieux», Les Presses du réel, 2010, 397 p.

Il disait que la vie des êtres humains est trop courte pour qu’ils puissent devenir adultes

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