Il y a une année, le dramaturge Lukas Bärfuss présentait Hundert Tage, roman critique de la politique suisse d’aide au développement au Rwanda. Ce livre a ravivé le débat sur l’écriture engagée, déjà lancé par l’écrivain alémanique, peu avant les élections nationales, avec une lettre ouverte dénonçant le silence des intellectuels. Les écrivains appartiendraient à une élite sans contact avec le peuple.

Samedi Culturel: Quelle fut votre rencontre avec l’œuvre de Max Frisch?

Lukas Bärfuss: A l’école, j’ai accumulé les punitions. L’une d’entre elles m’a marqué: il s’agissait de recopier un extrait d’Andorra, soit une heure et demie de travail. La première rencontre avec Max Frisch fut donc pénible. Je l’ai redécouvert bien plus tard. Sans m’afficher parmi ses détracteurs, j’ai eu une relation pragmatique avec son œuvre. Je n’ai jamais vraiment apprécié ses pièces ni ses romans. Ce sont des œuvres problématiques, que je trouve trop denses. Ses Journaux m’ont plus séduit.

Pourquoi Max Frisch est-il catalogué auteur engagé?

L’empreinte des quatre conflits qui ont marqué son existence est essentielle: les deux Guerres mondiales, la Guerre froide et celle du Vietnam. Après la Deuxième Guerre, la continuelle menace a rendu la voix de l’intellectuel attendue. Cet espace de réception fait aujourd’hui défaut. Au temps de Max Frisch, toute déclaration était classée, reliait son auteur à un groupe idéologique. Pour un écrivain, je trouve cela désagréable.

Vous n’êtes pas flatté lorsqu’on vous présente comme successeur au rang des écrivains citoyens?

Cette comparaison est infondée. Le contexte politique est différent. Ensuite, il y a la personnalité de Max Frisch, sa façon d’être, avec sa gestuelle, sa pipe et cette sagesse incroyable que l’on exigeait alors, cette fonction de quasi-ambassadeur. Cela ne me convient pas. Je préfère mon isolement. J’y trouve ma plus forte marque d’identité. Il y a là aussi quelque chose de politique: je ne représente personne, je suis là pour moi. C’est un refus de dépendance. Ce qui m’intéresse, ce n’est ni la Suisse ni sa position sur la scène internationale. Je suis davantage inspiré par exemple par Zurich, par la problématique que représentent les Allemands, par l’environnement social proche. La difficulté pour l’écrivain est de toujours devoir recommencer. S’il travaille avec l’histoire, il doit raviver ce passé, motiver ce choix avant d’entamer sa narration. Je ne peux pas spéculer sur un savoir collectif. Max Frisch avait choisi, avec ses Journaux, une formulation directe pour illustrer l’actualité.

L’intellectuel ne fait plus guère office de référence pour les milieux politiques. Le regrettez-vous?

Sans doute n’est-ce plus assez sexy d’être vu accompagné d’un écrivain? Autre explication: notre processus de réflexion est trop lent. La rapidité des temps modernes a condamné cette position d’accompagnement et cela ne me rend pas malheureux. Notre pays n’a plus rien à voir avec celui de Max Frisch. Tout va très vite. Il y a une pénurie de représentation face à la précipitation avec laquelle le monde change. Nous donnons plutôt une image d’immuabilité, de continuité. Nous serons bientôt surpris de voir avec quelle vélocité un mythe national comme le secret bancaire disparaît. On l’oublie, parce qu’il n’y a aucune autre issue. Dans un petit Etat, il est difficile d’assurer une mémoire collective parce que nous devons continuellement nous affilier aux grandes puissances. Ce manque d’histoire est une problématique pour un écrivain.

Frisch était agacé par cette mentalité qui ne veut rien de radical.

Cette situation est liée à l’étroitesse de notre pays. Je ne peux pas, par exemple, qualifier d’incapable la correspondante à Zurich du Temps puisque je la rencontrerai bientôt au théâtre. Nous devons entretenir un contact. La Suisse ne se prête pas à une quelconque hostilité. Max Frisch, lui, est parvenu avec ses écrits à rester attaquable. Cela mérite respect. Il n’a pas craint la critique, au contraire; et ce jusqu’au terme de son existence avec Suisse sans armée? Un palabre. J’ai de la peine à imaginer quelqu’un qui s’affiche de manière si directe sur l’actualité. Max Frisch a accepté d’être fragile, d’être la cible d’attaques à une époque où tout le monde cherchait à se protéger.

Son message d’écrivain engagé peut-il encore réveiller des consciences politiques?

Absolument. En Suisse nous avons ce réflexe de vouloir descendre de leur piédestal ceux dont l’œuvre a compté. Pourquoi? Max Frisch est tout simplement une figure du siècle. Cela ne changera pas. Son parcours va encore inspirer, même si l’intérêt porté à ses écrits par les futures générations reste incertain. L’an dernier, lors des débats autour des intellectuels, les salles étaient bondées. Les auditeurs manifestaient une envie de politisation du quotidien. Au-delà du soi-disant silence des intellectuels, c’est la dépolitisation des relations sociales qui a pesé ces dernières vingt années. Mais nous vivons une rupture. C’est le moment de se demander comment la littérature peut nous concerner. De nous demander ce que nous lui autorisons encore.