Les adolescents qui, en 1974, sont allés voir Portier de nuit ne sont pas ressortis intacts de la salle. Ce pas de deux mené dans la Vienne crépusculaire de l’après-guerre entre une rescapée des camps et son tortionnaire, cette pulsion de mort librement consentie ont jeté une ombre durable sur la candeur des jeunes spectateurs. Dans le rôle de Lucia, une jeune Anglaise au teint de porcelaine, au regard d’aigue-marine ou de colchique, allez savoir: Charlotte Rampling. On avait déjà pu voir cette vénéneuse liane d’Albion dans Les Damnés, de Visconti, autre évocation de la putréfaction nazie, voire dans quelque épisode de Chapeau melon et bottes de cuir.

Les années ont passé, Charlotte Rampling est devenue une star sans jamais perdre ses mystères ni ce grain de folie qui lui va si bien lorsqu’elle crève les yeux des hommes qui la convoitent dans La Chair de l’orchidée. On l’a vue s’éprendre d’un chimpanzé dans Max mon amour et, en passant par Hollywood sans s’y arrêter, sans y perdre son âme, d’autres grands singes, Mitchum dans Adieu ma jolie, Fred Astaire dans Un Taxi mauve ou Paul Newman dans Le Verdict.

Après une longue carrière qui l’a menée du Swinging London à la Melancholia de Lars von Trier, jusqu’au Manhattan de Woody Allen (Stardust Memories), Lady Charlotte vient pour la première fois au Festival de Locarno, qui lui décerne un prix d’excellence. Elle apprécie l’attention: «Oh, c’est toujours un plaisir, presque enfantin. Ça veut dire qu’on pense à moi. Ce sont de bonnes sensations.»

Le Temps: le Festival de Locarno projette deux films dans lesquels vous jouez, «Portier de nuit», de Liliana Cavani, et «Sous le sable» (2000), de François Ozon. Deux films significatifs?

Charlotte Rampling: Oui. C’est un bon choix. Ils correspondent à deux âges de mon existence. Ce sont des films porteurs. Ils restent dans la mémoire des gens. Alors que d’autres ont été appréciés et oubliés.

– Est-il difficile de sortir de l’ombre que porte une œuvre comme «Portier de nuit»?

– Il a soulevé une énorme polémique à sa sortie. Aujourd’hui, elle s’est résorbée. Mais le film n’a pas lâché prise. Comme s’il avait instillé un poison. Les gens ne l’ont jamais oublié.

– Qu’est-ce qui dicte vos choix? Un personnage, un réalisateur, un univers?

– Les trois. Un rôle, c’est un appel. Un parfum autour de quelque chose. Je suis assez particulière dans mes choix. Je ne sais pas ce que je cherche mais je sais ce que je ne cherche pas (e lle rit). Je cherche une dissonance, une sorte de fêlure, qui entre en correspondance avec mon identité profonde.

– Dans «Stardust Memories», votre personnage dit: «Je suis fascinante, mais j’amène des ennuis.» Cela vous correspond-il?

– Oui, en fait (elle rit). C’est tout à fait ça. Woody a bien trouvé. J’adore cette réplique.

– Qu’est ce que les metteurs en scène viennent chercher chez vous?

– L’étrangeté, je pense. J’ai beaucoup d’étrangeté. Une sorte de vie intérieure trouble. Ce qui remue derrière les yeux. J’ai un drôle de regard maintenant, avec les paupières très lourdes. Avec mon visage qui vieillit, une autre sorte de trouble s’installe. Je ne suis pas désespérément troublée, juste complexe, comme tout le monde. Mais ce trouble sort…

– Vous avez joué beaucoup de névrosées et de femmes fatales. Mais aussi la Sainte Vierge, dans «Bruegel, le moulin et la croix», de Lech Majewski. Pour vous racheter?

– Vous avez tout à fait compris pourquoi j’ai dit oui à Lech. Une vierge noire… Il était beau ce film, wow! Expérimental, poétique, il ne ressemble à rien. Il a pris le cœur des gens dans le monde. Je préfère un petit rôle dans un film expérimental qu’un grand rôle dans un blockbuster. J’ai toujours voulu être différente. Même enfant, j’étais difficile à élever, car je faisais toujours le contraire de ce qu’on me disait. Je voulais toujours prendre les chemins alternatifs. La conformité m’était insupportable.

– Une femme fatale doit cultiver ses mystères. N’avez-vous pas peur de les éventer en donnant des interviews?

– Qu’en pensez-vous? Est-ce que je suis en train de me démystifier? Ha ha! Mais c’est une bonne question. Il faut se la poser pour se comprendre soi-même, pour continuer à exister.

– Dernière question: de quelle couleur sont vos yeux?

– Alors… Il y a du vert. Il y a une chose intéressante dans mes yeux, si vous regardez vraiment bien, ce sont les paillettes. Regardez! (Elle se penche en avant, palpitations sévères chez son interlocuteur) Des paillettes en or. Dieu, qui fait les taches de rousseur, les jette sur le visage. Et certaines sont entrées dans mes yeux. Vous êtes le premier à qui je le dis car je ne l’avais jamais remarqué avant aujourd’hui. Le soleil a fait ressortir mes «freckles» et je me suis dit: «J’ai des freckles dans les yeux.» Voilà, vous avez un scoop. Ha ha ha!