Journalisme, reportage et bande dessinée paraissent contradictoires. Un quotidien se réalise dans l'urgence, le dessinateur passe au bas mot une année à réaliser son album. De retour de deux mois en Bosnie, l'Américain d'origine maltaise Joe Sacco a mis cinq ans pour dessiner Safe Area Gorazde (voir ci-contre), et il lui faudra encore deux ans pour terminer l'ensemble de ses Histoires de Bosnie.

Mais si ces témoignages ou ces reportages graphiques nous parviennent de façon décalée dans le temps, ils restituent avec plus d'intensité les sentiments et les ambiances. Et de plus en plus d'auteurs de bande dessinée se mettent à montrer le monde, de façons très diverses, en restituant la réalité en images, mais aussi en construisant une fiction autour d'une enquête. Ce que fait le Genevois Daniel Ceppi dont tous les albums tournent autour d'un thème d'actualité: L'or bleu, son prochain album, à paraître le 10 avril aux Humanoïdes Associés, évoque les conflits de l'eau au Proche-Orient et s'appuie notamment sur un voyage en Syrie.

Côté reportage, L'Association a envoyé en Egypte (sur mandat d'un organisme franco-égyptien qui s'est désisté au vu du résultat peu complaisant) quatre dessinateurs chargés de témoigner des réalités du pays. Le regard et le trait acérés de Golo, Edmond Baudoin, David B. et Jean-Christophe Menu ont donné L'Association en Egypte (1998). C'est aussi L'Association qui a publié Bons baisers de Serbie, d'Aleksandar Zograf: le dessinateur de Belgrade, s'est retrouvé sous les bombes de l'OTAN, et raconte son désarroi face aux explosions, aux enfants tués, mais aussi les exactions et les mensonges du régime serbe. Entre reportage et autobiographie, l'Iranienne Marjane Satrapi évoque dans Persépolis, toujours à L'Association, la fin du régime du shah et la révolution islamiste. Le récit fluide et limpide, lui a valu le Prix Coup de cœur d'Angoulême en janvier.

Plus anecdotique, mais avec des notations justes et sensibles et un humour discret, trois dessinateurs genevois relatent en images un séjour à Sarajevo dans le cadre d'un échange culturel avec des dessinateurs de BD bosniaques: il est intéressant de voir les regards croisés de ces reportages signés Wazem, Tom Tirabosco et Alex Baladi. Les deux premiers ont été publiés dans Bile noire (N° 7, 8 et 9, Ed. Atrabile), Baladi publiant son récit, Rien de canard, chez La Cafetière.

Le Slovène Tomaz Lavric, publié chez Glénat, préfère la fiction nourrie de vécu: ses Fables de Bosnie sont plus réelles que bien des reportages. Il récidive ce mois avec Temps nouveaux, cette fois sur la Slovénie d'aujourd'hui. Epargné par la guerre, son pays subit les temps nouveaux qui, «de Vladivostok à Tirana, de Tallinn à Ljubljana, ont charrié avec les lumières du paradis capitaliste des ombres noires, des fléaux presque inconnus dans la grisaille consolidée du socialisme réel».