En septembre, quand paraît L’enfer c’est nous, deuxième disque studio comme sorti droit de terre, on croit tenir notre héros. Un dur à cuire grandi près du Léman, qui réunit dans un même geste parmi nos obsessions: les collages verbaux du Bashung de L’Imprudence et le spleen toxique de Ian Curtis, la morgue cool de Suicide et la méchanceté d’un Lou Reed. Mais bang! Début d’un nouveau confinement et concerts annulés par poignées, Régis, crooner cold-wave d’outre-monde, rate malgré lui sa rentrée, ses chansons de nuits incertaines et de filles blêmes s’échangeant dès lors sous le manteau entre initiés. Viennent les Fêtes. Là, l’ogre publie une reprise du hit de Niagara Pendant que les champs brûlent (1990). Alors que la scène musicale romande se noie, on s’intéresse. A peine décroché son combiné, il promet: «Je n’ai pas fini de chanter!»

«On nous interdit de jouer en ce moment, insiste Régis. On est en phase «morts vivants», ne rêvant que d’une seule chose: nous produire devant des gens. Moi, les lives en streaming, ça ne me convient pas. J’ai besoin du contact. En être privé, c’est une souffrance.» Voix granuleuse, taillée au tabac et à l’alcool, Julien Reginato (son nom) peut bien rapporter depuis 2016 ses contes urbains romantiques et dolents, il reste un tendre. «Au début, je hurlais des textes en anglais sur lesquels je mettais un maximum de réverb pour masquer mon accent, concède-t-il, taquin. Et puis je suis passé au français. Ça m’a calmé.»

«Sans avoir l’air trop cake»

Dans L’enfer c’est nous, album lo-fi dans lequel on se noie lentement entre déclaration d’amour proférée cran d’arrêt entre les dents et aubes essoufflées, l’ex-punk braillard, adorateur de Kurt Cobain, bluffe par sa verve. Pas de grandes formules, chez lui. Mais plutôt des mots simples glanés durant ses lectures et qu’il entrechoque de force. Ça donne des cadavres exquis bizarres, ce procédé, des alliages curieux ou des associations fabuleuses. On adore. On le lui dit. Régis rit de ce rire fatal qu’il a, rappelant son goût pour la poésie romantique anglaise du XIXe siècle: Emily Dickinson en particulier.

«Piquer des bouts à droite à gauche, ça ne me pose aucun problème, explique-t-il, patient. C’est l’histoire de l’art qui fonctionne ainsi: par emprunt. L’écriture me sauve. Enfin, quand j’y arrive! Parce que même si écrire me vient naturellement, c’est toujours compliqué de résumer ma pensée en quelques mots sans avoir l’air trop cake!» Comme dans le titre Adieu Genève et son ouverture dévastatrice: «Je regarde une dernière fois Genève, ce cratère, et puis j’explose.»

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Les mélodies faites pour flatter, ce n’est pas pour notre homme. Les groupes au sein desquels il faut jouer de la diplomatie: pareil. Les serrages de mains nécessaires, paraît-il, pour faire avancer une carrière: idem. Régis est un solitaire qui soigne sa stature de loser grandiose. Pour poste de travail, ce fils d’une professeure de flûte traversière qui roula sa bosse dans les squats genevois et vécut un temps dans une roulotte du Lignon possède le minimum: «Un sampler, une grosse table de mix, une réverb, des effets, c’est tout.»

A cet arsenal, rajouter pas mal de débrouille («et là, vu le contexte pourri, ça ne s’améliore pas», jure-t-il), et Robin Girod (Mama Rosin), qui lui confie des boucles de guitare à malaxer ou à déconstruire et puis des rencontres à la pelle. Ces temps, celles qui l’occupent se nomment Ladislav Agabekov (Nostromo), Raphaël Tuti (Le Roi Angus) et Christophe Calpini, camarade de route d’Alain Bashung, Erik Truffaz ou Rodolphe Burger.

Erotique et froid

«J’ai rencontré Christophe en travaillant dans le studio de Ladislav, raconte Régis. Pendant que j’avançais de mon côté, il a composé l’instrumental qui allait devenir la reprise de Pendant que les champs brûlent, une chanson qu’il adore. C’était décalé, d’un blues électro charnel, à la fois érotique et froid. On s’est lancés là-dedans sans trop réfléchir et Marcelline Marceau Simon (La Colère) est venue faire les chœurs. Ça nous a donné envie de plancher ensemble sur le mini-album que je finis d’enregistrer.»

Juré: la chose ne sera «pas trop pop», comme il le précise. Plutôt Régis parie-t-il sur des structures répétitives qu’on aurait bien confiées à Alan Vega (Suicide). Un titre devrait se nommer Mort vivant, à ce que l’on apprend, ses parties couplets-refrains réduites à peau de chagrin. Le reste, on ne sait pas, le Genevois préférant rester discret, par pudeur ou superstition, qui sait? Toutefois, il n’ose parier sur un triomphe commercial. «J’ai cette tendance à vouloir sonner «bricolé», proche de mes racines underground, tout en souhaitant passer à la radio», concède-t-il, plus à un paradoxe près. Nous, on aimerait bien l’entendre sur une station romande d’importance. Peut-être que sa reprise goguenarde, et si adroite, de Niagara pourrait enfin faire tourner sa chance.


Régis, «L’enfer c’est nous» (Cheptel Records).