Rentrée littéraire

Régis Jauffret: «L’amour romantique est un mensonge»

«Ecrire c’est aller vers la plus grande liberté, toujours», clame l’auteur de «Microfictions», qui, en explorateur littéraire, parcourt dans «Cannibales», épatant roman épistolaire, une carte du tendre semée de pièges à loup

Voici un roman qui a toutes les apparences d’un classique. Une langue soignée, une forme strictement épistolaire. De plus, on y traite d’un sujet bien connu: l’amour. Régis Jauffret, pourtant, n’est pas du genre à se ranger docilement dans les tiroirs de la rentrée littéraire. Lorsqu’il prend la plume, c’est pour explorer des univers nouveaux (Microfictions, Univers, univers), des crimes tirés de faits réels (Claustria, Sévère), des histoires retentissantes (La Ballade de Rykers Island), mais aussi, et surtout, pour poser des mines, dégoupiller des grenades, mordre son lecteur.

Ainsi, par sa férocité, par ses détours explosifs, par son absence complète de sentimentalisme, Cannibales détonne-t-il sérieusement parmi les romans d’amours. Il se promène aux limites du genre, parcourt les montagnes russes du mythe. Et dynamite, parfois au sens propre, les stéréotypes: «On n’est jamais assez méfiante avec l’amour, c’est un poison que nous devons manipuler comme de prudentes laborantines le vitriol, la nitroglycérine, sous peine de se brûler, d’exploser avec l’immeuble et le pâté de maisons.»

Patapouf

Un trio – il faut bien qu’il y ait concurrence – s’empare de la plume et s’écrit fiévreusement son amour et sa haine. Une jeune femme Noémie, qui vient de quitter son amant, Geoffrey, écrit pour se plaindre et se venger, à la mère de celui-ci, Jeanne. «Il m’écrasait, écrit-elle. Il était pareil au Patapouf de mon enfance, l’ours, le gros chat qui serre dans sa gueule la souris. Il m’aimait à condition que j’aie perdu le combat.»

Curieusement, celle-ci répond d’abord avec distance, puis avec passion: «Petite cornue, Je les ai senties percer le papier de votre lettre, ces cornes de diablotin qui ornent votre tête comme paire d’antennes de cancrelat.» Enfin, le fils s’en mêle, s’adressant à son ancien amour, et à sa mère: «Vos perversités me plaisent donc, un coup de foudre crapuleux entre une vieille dame et une jeune femme sortant de l’œuf réunies par le désamour d’un homme qu’elles ont peut-être aimé un peu jadis ou naguère.»

Rôti

Noémie et Jeanne vont ainsi s’aimer. Elles formeront le projet de dévorer un Geoffrey, préalablement rôti. Puis elles vont s’asservir et se détester, tout en alimentant une flamme étrange entre elles. Ces va-et-vient entre tendresse et férocité seront aussi le lot de Geoffrey et Noémie, de Geoffrey et de Jeanne. Mais rira bien, qui rira le dernier, même s’il se retrouve alors, tout seul, sans plus d’amour à haïr.

L’amour est ici un jeu de cannibales, où l’on dévore de tendresse autant que de haine, l’objet de séduction. On ment, et l’on se contredit, s’inventant des masques, dévoilant brusquement des projets sinistres, n’avouant que rarement, des élans, une faiblesse, une tendresse.

Petits moments brefs, presque imperceptibles, mais qui brillent dans la nuit, et disent que les mots et la haine n’épuisent pas tout à fait le sujet: «L’amour c’est la seule chose qu’on ne sache pas. Cependant, quelque part, quelqu’un est aimé par quelqu’un. Personne ne prouvera jamais que ce n’est pas nous», écrit tout à coup, Noémie à Geoffrey.

Révolutionnaire

Il y a quelque chose de l’exercice de style dans ce Cannibales de Régis Jauffret. Mais on y trouve aussi une critique violente des lieux communs qui peuplent nos têtes contemporaines: la domination du physique, la prépondérance de la jeunesse sur la vieillesse, l’insouciance et l’envie tout à la fois que suscitent les richesses, l’obligation de jouir, l’hédonisme poussé à son paroxysme. En ce sens, en sourdine, parce qu’il nous sort de nos fictions romantiques et sanglantes, parce qu’il pulvérise une certaine idéologie du bien-être, Cannibales a peut-être bien, comme nous l’a expliqué Régis Jauffret, une dimension «révolutionnaire». Parce qu’il se passe dans cet univers luxueux, détaché des contingences, entre gens de cette caste moderne et aisée, enviée de tous, qui est l’équivalent de la cour de jadis.

Le Temps: Vous vivez depuis longtemps avec Geoffrey, Noémie et Jeanne?

Régis Jauffret: C’est un roman qui m’a pris énormément de temps, parce que son sujet est l’un des plus difficiles au monde. L’amour, tout le monde en a parlé, tout le monde connaît. C’est comme l’être et le néant. C’est tellement ressassé qu’on ne peut avoir grande espérance de dire quelque chose de nouveau. Mais pour tenter malgré tout d’exprimer des choses qui n’ont jamais été exprimées de la façon dont on l’exprime, il faut beaucoup de temps. La première version, dite définitive, de ce roman remonte à 2011, je crois et je l’ai réécrit plusieurs fois, depuis.

- Comment passez-vous d’un personnage à l’autre?

- J’ai toujours vu l’écriture comme une façon d’être acteur, de se mettre dans des personnages différents tout en étant toujours là. A titre personnel, je passe d’un personnage à l’autre, dans la vie. Cela fait partie de ma personnalité. La difficulté dans ce livre-là, c’est qu’il est d’une rigueur absolue et qu’en même temps, il est complètement débridé, explosé…

- Vous revenez à la fiction après avoir exploré des faits réels. Vous sentez-vous plus libre ainsi?

- Il y a une liberté totale en littérature. Je me sens continuellement libre, en écrivant. Je me donne une liberté totale et absolue, je me la suis toujours donnée. Dans Cannibales, on sort du réel. Mais je me permets d’entrer et de sortir du réel comme d’un moulin. Dans la liberté totale, il y a cette possibilité d’entrer et de sortir du réel.

Le cinéma se le permet souvent plus que la littérature, sous prétexte d’effets techniques, et c’est tellement admiré que ça paraît normal. Mais écrire, c’est aller vers la plus grande liberté, toujours. C’est ce qui m’intéresse dans l’écriture. Pour moi, d’ailleurs, il n’y a pas de frontières entre le conte de fée et la littérature.

- Dans «Cannibales», il semble que vous ne voulez oublier aucune des variations possibles des rapports amoureux…

- Oui. Et finalement, on ne parle pas tant que ça, de l’amour. Il sert aux affaires, à la publicité, ou aux gens pour qu’ils se vendent les uns aux autres, mais la réalité de l’amour on ne parle pas beaucoup.

- «L’amour c’est la seule chose qu’on ne sache pas», écrivez-vous.

- On y met tellement de choses, tellement d’espérance qu’on ne sait plus du tout ce que c’est. En même temps, on voit bien que ça ne fonctionne pas. L’amour tel qu’on le conçoit, est l’amour romantique. Mais on voit bien que les gens ne meurent pas d’amour. Lamartine, lorsqu’il écrivait «Ô temps suspend ton vol», avait une maîtresse. Les hommes faisaient leur cour et allaient en même temps au bordel.

Ce côté éthéré de l’amour n’a jamais été ce qu’on en croit. Du côté des femmes, peut-être, puis qu’elles étaient opprimées. Mais pour les hommes, c’était la nouba. L’amour romantique est un mensonge. Mais en même temps, l’amour est un élan qu’on a, une espèce de sensation que l’on recherche comme on recherche la vitesse ou le danger. Voilà.

- Dans ce livre, vous vous tenez surtout du côté des femmes.

- J’ai toujours été un peu du côté des femmes, parce que c’est plus complexe et puis, pour un homme, c’est plus mystérieux. Parler du côté des hommes c’est moins intéressant. On nous a tellement mis plus bas que terre dans ces domaines…

- Vous êtes aussi, du côté des vieux…

- En réalité, les vieux ont le temps. L’argent s’accumule avec les années. Et c’est un pouvoir aussi qu’ont les vieux sur les jeunes. Plus on est vieux plus on est puissant…


Régis Jauffret, Cannibales, Seuil, 208 p.

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