Ils font une révérence au public. Une révérence qui sous-entend que nous sommes bel et bien à l'opéra. Puis le carrousel commence. Deux par deux, en une succession de dix dialogues, ils seront dix couples à défiler pour exprimer leurs désirs, manifester ce double mouvement d'attraction et de répulsion qui régit toute étreinte amoureuse. C'est non sans angoisse que nous assistons à des orgasmes plus ou moins aboutis, mimés sur la scène de l'Opéra de Lausanne, lancés à la face de l'humanité.

Il y a pourtant cent ans qu'Arthur Schnitzler a formulé en mots la détresse amoureuse. Cent ans qu'il fut banni de la scène viennoise pour être à nouveau jeté du Schauspielhaus de Berlin vingt ans plus tard. Trop moderne, trop cru. Et c'est pourtant avec un regard clinique, le plus détaché du monde, que l'écrivain et psychiatre a radiographié la comédie érotique humaine dans sa pièce de théâtre Reigen. Toutes les couches sociales (un soldat, un poète, une jeune femme, une cantatrice, etc.) sont examinées à la loupe; les individus se passent le témoin, de sorte que la ronde sera bouclée au moment où le comte se réveille soudainement dans la chambre d'une prostituée et fait mine d'avoir oublié ses ébats nocturnes.

Aujourd'hui, ce spectacle s'offre non seulement à nos yeux, mais à nos oreilles, grâce à l'adaptation musicale réalisée par le metteur en scène Luc Bondy – lequel a revu le livret – et le compositeur belge Philippe Boesmans. Créé en 1993 au Théâtre de la Monnaie, Reigen a conquis les scènes européennes avant d'être repris, dans une transcription de Fabrizio Cassol pour orchestre réduit en mai 2004 à Colmar, et actuellement, sur les planches lausannoises. Sous l'œil scrutateur du metteur en scène canadien Matthew Jocelyn, les Jeunes Voix du Rhin (des chanteurs participant à un atelier annuel à l'Opéra du Rhin) réalisent des prodiges, aussi bien par la précision des gestes que par la justesse des comportements décriés.

Prenons le cinquième dialogue, cette scène où une jeune femme se retrouve le soir avec son mari. A peine ont-ils passé à l'acte, qu'enivrée par l'ardeur de son Gottfried, Emma se remémore leur première nuit d'amour à Venise. «C'est ainsi que tu m'aimes encore», lui dit-elle. Et lui de répondre, les yeux mi-clos, l'air las, absent: «Oh oui, je t'aime… je t'aime tellement.» Deux répliques plus tard, le voici qui bâille. Au moment de se dire bonne nuit, l'un et l'autre, assis au bord du lit, se brossent les dents. C'est dans des détails aussi anodins que la mise en scène de Matthew Jocelyn excelle à dépeindre le fossé entre l'homme et la femme.

Le dialogue est sans cesse faussé. Tout mot, toute attitude révèle les aspirations secrètes et les mécanismes pernicieux qu'un individu est prêt à mettre en œuvre pour parvenir à ses fins. Au fil des rencontres amoureuses, les manœuvres d'approche deviennent de plus en plus complexes, pour atteindre leur paroxysme dans le dialogue entre la cantatrice et le poète. La musique de Boesmans, «post-bergienne», éclaire les non-dits, suinte le malaise. La fausseté des rapports se manifeste dans les dissonances, dans une ligne mélodique rampante et sournoise, ou au contraire heurtée et saccadée. Lyrisme et sécheresse tissent une polyphonie à la fois dense et pointilliste. La musique donne chair au mot, l'épouse sans jamais prendre le dessus. Elle s'écoute avec un plaisir et une évidence qu'amplifie encore l'écriture vocale, confinée au registre médium des voix, jamais contre nature, jamais vulgaire.

Bien entendu, certaines scènes – comme ce soldat qui retrousse la jupe d'une jeune femme de chambre, laissant apercevoir son slip couleur chair – ont de quoi choquer. Dimanche, à la première, des spectateurs un peu échaudés ont profité de l'entracte pour déserter une salle déjà clairsemée. Aucune nudité, pourtant. Et des scènes à la lisière entre la poésie et l'humour grotesque, comme dans les opéras de Mozart, où le tragique et le comique se frôlent dans une danse amoureuse.

Aussi précise que le scalpel d'un chirurgien, aussi souple qu'une plume caressant la paume d'une main, la baguette de Nicholas Chalvin tire le meilleur des musiciens de l'Orchestre de chambre de Lausanne. Magnifiques dans leur engagement, les Jeunes Voix du Rhin – presque toutes épanouies – trouvent chacune leur expression propre. La beauté des éclairages (Pierre Peyronnet) et l'ingéniosité des décors (Alain Lagarde), bâtis autour d'une double banquette tournante, confèrent à l'ouvrage une unité qui transcende les blessures du coeur.

«Reigen» à l'Opéra de Lausanne, les 16, 17 et 19 nov. à 20 h, le 21 nov. à 17 h. Loc. 021/310 16 00. http://www.opera-lausanne.ch