Comme son nom l'indique, c'est une ronde. Une ronde de bêtes humaines affamées de sexe. Reigen n'a pas fini de déranger. Cette pièce d'Arthur Schnitzler, publiée en 1903, censurée par la coterie viennoise, créée en 1920 à Berlin pour être aussitôt interdite, n'épargne aucune couche de l'échelle sociale. En dix scènes, dix personnages forment dix couples. Séduction, consommation, séparation: chaque rencontre a beau changer de tonalité (entre une prostituée et un soldat, une cantatrice et un poète, etc.), elle se répète mécaniquement.

Il fallait le regard plein de tendresse d'un Philippe Boesmans pour rendre à ce texte sa charge poétique en musique. Adapté de la pièce de Schnitzler et mis en scène par Luc Bondy en 1993 à la Monnaie de Bruxelles, Reigen a conquis les scènes européennes. Dès dimanche, l'Opéra de Lausanne met à l'affiche cette œuvre dans une transcription pour orchestre réduit de Fabrizio Cassol, un disciple de Boesmans. Le langage musical, à la fois sobre et luxuriant, «post-Berg, post-Strauss», comme le relève le chef d'orchestre Nicholas Chalvin, le rend accessible à tous.

Mais de quoi parle La Ronde, sinon de sexe? «De la quête du bonheur que l'on confond avec la quête de l'assouvissement, répond le metteur en scène Matthew Jocelyn, responsable de la production lausannoise. Comme on cherche l'assouvissement, on se trompe de cible.» Si ce Canadien s'empare d'un sujet scabreux, il souligne à quel point La Ronde met le spectateur face à lui-même. «Nous connaissons tous ces moments où nous sommes manipulés, où nous manipulons, où nous croyons aimer alors que nous baisons.» Loin de porter un jugement cruel sur les personnages, Arthur Schnitzler ne cherche qu'à radiographier les comportements mus par le désir et le manque. «La parole est économe, ciselée, sans épanchements. Non seulement Boesmans ne porte aucun jugement sur les personnages, mais il les aime.»

L'opéra apporte un commentaire entre les lignes: «La musique raconte les non-dits, comment se passe chaque étreinte amoureuse: passionnelle ou épiphanique, balbutiante ou ratée. Les choses sont suggérées, toujours avec un décalage pour que l'imaginaire s'éveille.» Le contact des corps a nécessité que les jeunes chanteurs de l'Opéra du Rhin – réunis pour cette production – transcendent leur pudeur. Ce qui a occasionné des pouffements de rire lors des répétitions.

«Reigen» à l'Opéra de Lausanne, les 14 et 21 nov. à 17 h, les 16, 17 et 19 à 20 h. Loc. 021/310 16 00. http://www.opera-lausanne.ch