Musique

«Reine Pokou», l’oratorio mutin d’une reine africaine sur le Léman

Vendredi, à l’Auditorium Stravinski de Montreux, près de 300 musiciens participaient à la création mondiale d’un conte musical composé par Jérôme Berney sur un texte de Véronique Tadjo. Récit d’une aventure exceptionnelle

«Tu as mis où ton pagne?» Dans les coulisses fébriles de l’Auditorium Stravinski, un petit garçon à l’accent vaudois court à la recherche du morceau de tissu africain qu’il ajustera en fichu sur sa tête. Près de 300 chanteurs, musiciens, de noir vêtus, qui déambulent, s’étirent, se chauffent et paniquent à peine, à deux pas de la scène où Miles Davis, Prince, David Bowie ont mis des frissons au Montreux Jazz Festival. Et les artisans de tout cela qui devisent calmement, impérialement, dans la loge où Quincy Jones en général reçoit son monde. C’est une création mondiale. Le compositeur Jérôme Berney n’a pas peur. «Nous arrivons au bout d’un projet de quatre ans. Je ne peux rien faire d’autre à cet instant précis que de profiter de l’instant.»

Compositeur de la prochaine Fête des vignerons

Yves Bugnon, un prodigieux musicien, un chef de chœur pour lequel le mot «amateur» se définit par son étymologie plutôt que son acception, a un jour appelé le compositeur Jérôme Berney. «Yves voulait une partition. J’avais lu le livre de l’écrivaine ivoirienne Véronique Tadjo, Reine Pokou, il m’avait beaucoup plu. Je suis donc parti sur un oratorio jazz et africain.» Berney maîtrise son affaire métissée, il est batteur de jazz, il a écrit des stabat mater de blues hantés, des choses pour chœur ou orchestre et il sera l’un des compositeurs de la prochaine Fête des vignerons. Il se lance alors dans ce pari furieux et contacte l’auteure du conte qui est là, quatre ans plus tard, dans la loge, à goûter les solos de saxophone qui se préparent.

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Tadjo, romancière, essayiste, universitaire qui partage son temps entre Abidjan et Londres après avoir vécu quatorze ans à Johannesburg, a repris une très vieille légende ivoirienne. La reine Pokou, pour permettre à son peuple de trouver refuge au-delà du fleuve, offre son fils en sacrifice; les eaux par un miracle mosaïque s’ouvrent alors et la cohorte des fugitifs prend le nom de Baoulés: «Au départ, dit-elle, c’était pour moi une façon de questionner l’identité ivoirienne. Une partie d’entre nous venaient d’ailleurs, nous sommes des migrants.» Aujourd’hui, cette histoire d’eaux traversées au prix de la vie, ce récit des mères africaines qui doivent laisser partir leurs fils vers des morts certaines, résonne avec la chronique quotidienne des naufrages enregistrés et des cimetières marins.

En plus des trois chœurs (Le Chœur d’Oratorio, le Chœur du Gymnase de Burier, le Chœur LaDo des écoles de La Tour-de-Peilz, toutes générations mêlées), Jérôme Berney a invité des musiciens professionnels, une équipée de souffleurs, un batteur compulsif et le duo mandingue Kala Jula avec Samba Diabaté et Vincent Zanetti, sur lequel repose une bonne partie des textures. Pas un siège libre dans la grande salle de cerisier verni, parents, enfants, un petit côté «remise de diplômes» et la rumeur du triomphe enfle déjà. Au centre de la scène, la contrebassiste Jocelyne Rudasigwa qui ressemble trait pour trait à la Reine Pokou de notre imaginaire; ses cordes sont les fondations sur lesquelles cette machine énorme se met en branle.

Quand l’intime devient universel

La houle des petits corps dansés sur des voix de chérubins qui chantent «Baoulé» en quinconce, les polyrythmies graciles des Africains blancs et des Africains noirs, les incroyables solos du trompettiste Yannick Barman ou de Ganesh Geymeier, la déferlante des tambours grisés quand le batteur Cyril Regamey s’y jette enfin: cette Reine Pokou est un délice même dans ses bizarreries, les récitatifs pompiers, la complexité parfois surjouée des mélodies. Tout passe, malgré tout. Et à quelques moments, notamment dans ce final opératique où les voix et les instruments rugissent de colère et d’amour mêlés, l’aventure rejoint ce dont Véronique Tadjo parlait dans l’après-midi, «l’histoire très intime qui devient universelle», la quête éperdue des autres qui devient la nôtre.

A la fin, devant les cris, les fleurs et les hommages, les musiciens reprennent deux fois le fil la scène, on bisse et on rebisse. Jérôme Berney vient de réussir son coup et montre qu’il sera sans doute à la hauteur de l’immense mission vigneronne qui lui a été confiée. Il sait que le populaire est une exigence sans compromis.

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