A 64 ans, Reinhard Goebel est l’un des chefs de file de la musique baroque. Dans les années 1980 et 1990, il a signé des enregistrements de référence des Concertos brandebourgeois et de L’Offrande musicale de Bach avec son ensemble Musica Antiqua Köln, ou encore des Sonates du Rosaire de Biber. Depuis bientôt dix ans, il a abandonné le violon pour exercer une activité de chef et de professeur. Très attendu ce vendredi au Festival Bach de Lausanne, il dirige la Passion selon saint Matthieu à la tête du célèbre Tölzer Knabenchor (formé de voix de garçons) et de la Hofkapelle de Munich.

«En Allemagne, nous avons cette passion dans nos gènes, dit Reinhard Goebel. Elle est encore plus populaire en Hollande: elle est si connue qu’il leur arrive même de faire des exécutions sans répétitions! Moi-même, j’ai joué pour la première fois cette passion à l’âge de 14 ans. J’étais assis au dernier rang des seconds violons, au tout dernier siège!» Avec les années, Reinhard Goebel a fait son chemin pour jouer parmi les premiers violons, jusqu’à la diriger lui-même. On se souvient de son passage remarqué il y a quatre ans au Festival Bach de Lausanne où il avait dirigé la Passion selon saint Jean avec les mêmes forces musicales.

Un père chef de gare

Né en 1952 à Sieben, Reinhard Goebel s’est forgé lui-même une vocation de musicien. «Mon père était chef de gare dans une station de train près de Cologne. Je n’ai pas été poussé à prendre des leçons de violon. C’était mon désir personnel. A l’époque, les gens chantaient à la maison ou au Kindergarten, et la musique faisait partie de l’éducation à l’école.» Il a pris ses premiers cours de violon à 12 ans seulement. Passionné du renouveau baroque sur instruments d’époque, il a été l’élève de plusieurs professeurs renommés, dont Franzjosef Maier à Cologne et Marie Leonhardt (l’épouse du célèbre claveciniste) à Amsterdam.

«J’ai étudié avec toutes les figures importantes de l’époque, j’ai aussi fait un cursus de musicologie, mais je n’ai jamais été dépendant de mes professeurs.» En 1973, il fonde avec une poignée d’amis l’ensemble Musica Antiqua Köln. Peu à peu, cet ensemble va grandir et signer des enregistrements pour la maison Archiv Produktion dans les années 80 et 90. Que ce sot Marin Marais, Veracini, Telemann ou Heinichen, le répertoire est immense. Ces interprétations sont caractérisées par leur influx rythmique, des tempi rapides aux accents marqués, des sonorités lestes et affûtées, entre fébrilité et hypersensibilité.

Réapprentissage du violon

Mais Reinhard Goebel doit faire face à des ennuis techniques. Souffrant de dystonie focale, juste après l’enregistrement des Sonates du Rosaire de Biber (notoirement difficiles!) en 1990, il consulte des médecins et se met à réapprendre le violon à l’envers, tenant l’archet de la main gauche et jouant de la main droite. Il tiendra ainsi pendant dix ans, recommencera à jouer normalement, mais abandonne à l’âge de 55 ans. «Je ne me voyais pas jouer les Sonates en trio de Leclair jusqu’à 89 ans! Et puis il faut laisser la place aux jeunes, car ils ont tout un monde à découvrir!»

Aujourd’hui, il dirige souvent des orchestres modernes mais à la façon des instruments anciens. Il collabore avec les Berliner Barock Solisten, soit des membres du Philharmonique de Berlin, avec lesquels il a enregistré des concertos et symphonies de Carl Philipp Emanuel Bach (chez Deutsche Harmonia Mundi) puis une nouvelle fois les Concertos brandebourgeois de Bach (à paraître l’an prochain).

«J’adore l’Orchestre philharmonique de Berlin»

«L’enregistrement de 1985 réalisé sur instruments d’époque avec mon ensemble Musica Antiqua Köln était à de nombreux égards révolutionnaire. On ne peut pas aller beaucoup plus loin, mais certains mouvements médians étaient un peu trop lents, à mon goût, comme celui du 4e Concerto brandebourgeois. J’adore les musiciens modernes et j’adore l’Orchestre philharmonique de Berlin – l’un des meilleurs orchestres au monde. Quand ils m’ont approché pour ce projet, pourquoi refuser? J’ai ainsi pu développer de forts liens avec eux.» Cette personnalité bouillonnante, au débit verbal rapide, nerveux, forme la relève de demain, décidé à passer le flambeau aux jeunes. Mais son esprit est toujours aussi vif, comme on pourra l’entendre ce soir dans cette Passion à la Cathédrale de Lausanne.


Reinhard Goebel et la «Passion selon saint Matthieu» de Bach. Ve 11 novembre à 20h à la Cathédrale de Lausanne. www.festivalbach.ch Loc. 021 315 40 20