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Les relations entre marchés financiers et démocraties mises à nu

Avec «Crashed», le Britannique Adam Tooze livre une réflexion poussée et tout en nuances sur la crise de 2008 et ses conséquences. Historien et économiste de premier plan, l’auteur livre une analyse fascinante qui fait un sort aux idées reçues

C’est sûrement un des ouvrages les plus importants publiés en sciences humaines ces dix dernières années: ardu, parfois difficile à lire, parfois un peu long, mais essentiel. Ecrit par un historien hors pair qui est aussi un économiste de première force, Crashed, sous-titré Comment une décennie de crise financière a changé le monde, place incontestablement Adam Tooze parmi les grands esprits de notre temps.

L’auteur avait déjà publié en 2006 un ouvrage passionnant, traduit sous le titre Le salaire de la destruction, qui renouvelait les études sur le IIIe Reich en analysant celui-ci du point de vue des contradictions économiques dans lesquelles il s’était volontairement placé. Crashed, pour sa part, est consacré à la décennie qui nous sépare de la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers le 15 septembre 2008. Plus encore, toutefois, qu’une histoire admirablement documentée des soubresauts de l’économie mondiale, envisagée tour à tour dans la perspective des Etats-Unis, de la zone euro, de l’Europe de l’Est, de la Russie et de la Chine, l’ouvrage est en vérité une réflexion aussi profonde que nuancée sur les rapports entre les marchés financiers et la démocratie.

Oligarchie soudée

Les chiffres sont impressionnants. A la suite de la crise des subprimes (des crédits hypothécaires pourris) et de la faillite de Lehman, qui se répercute à son tour sur les marchés européens et mondiaux, la Réserve fédérale américaine (la Fed) intervient de manière à déclencher «un déferlement de transactions transatlantiques, dont une majorité émane de la Banque centrale européenne (BCE), et 10 000 milliards de dollars sont injectés dans le système bancaire européen». Des montants aussi vertigineux prouvent que «le modèle insulaire des relations économiques internationales» n’a plus cours.

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Comme l’écrit Tooze, «l’écrasante majorité des crédits privés est créée par une oligarchie soudée d’entreprises. Au niveau mondial, vingt à trente banques comptent vraiment.» Du coup, c’est aussi le centre du pouvoir qui se déplace, dans la mesure où ces banques – qui suivent leur intérêt propre – entrent tôt ou tard en conflit avec la volonté politique des pays auxquels elles appartiennent sauf lorsque – et c’est là que, le jeu se renversant, l’étude de Tooze devient passionnante – les difficultés qu’elles rencontrent et qui les menacent jusque dans leur viabilité les forcent à leur tour à s’adresser aux banques centrales.

Plutôt que de s’indigner du pouvoir exorbitant de ces banques, ce que Tooze cherche à retracer, c’est la manière dont elles ont été amenées, souvent contre leur gré, à contribuer au rééquilibrage des zones économiques dans lesquelles elles étaient impliquées. Les flux monétaires sont un fait. Ce fait a des conséquences qui, lorsqu’elles sont positives, contribuent au développement économique d’une région, d’un pays ou d’un groupe de pays ou, dans le cas contraire, à sa mise sous tutelle, voire à son austérité forcée (comme ce fut le cas pour la Grèce, par exemple). Autrement dit, ce que ce livre illustre, c’est la manière dont une économie détermine et en même temps subit l’influence d’une politique.

Aveuglement et arrogance

Aussi bien, au fil des pages, Crashed met-il en scène les figures que nous connaissons bien, du président Obama et de ses conseillers Hank Paulson, Ben Bernanke et Tim Geithner, d’Angela Merkel et de Wolfgang Schäuble, de Nicolas Sarkozy, de Putine ou de Xi Jinping, bref des dirigeants politiques qui eurent à la fois à subir et à tenter de juguler la crise que le déséquilibre économique mondial créé par l’avidité des marchés (de toute provenance) avait déclenchée mais que leurs propres choix ou leur propre obstination ne firent parfois qu’aggraver (on pense ici à David Cameron et à la politique qui mena au vote sur le Brexit, au refus de Merkel et de Schäuble de faire preuve d’une quelconque souplesse devant l’idée d’une mutualisation de la dette européenne ou à l’aveuglement ou à l’arrogance du parti démocrate qui permit l’élection d’un Donald Trump).

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On l’a compris, le savoir technique exigé pour l’exposé et l’interprétation des données financières et économiques en jeu dans ce livre oblige à une concentration de tous les moments. Mais cette lecture vous ouvre les yeux sur la face souvent cachée (ou réservée aux spécialistes) de l’économie et, surtout, elle vous oblige à constamment remettre en question ce que vous croyiez savoir à propos de celle-ci.


Adam Tooze, «Crashed», Les Belles-Lettres, 766 p.

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