Ils sont forts ces Autrichiens! Est-ce d’avoir enfin engendré un grand cinéaste, après un demi-siècle de disette, qui tire tout leur cinéma vers le haut? Toujours est-il que ça se bouscule derrière Michael Haneke, l’heureux double palmé de Cannes. Dernière preuve en date, ce premier opus de Karl Markovics, comédien plus tout jeune (47 ans quand il tourna ce film) révélé par Les Faussaires de Stefan Ruzowitzky, l’Oscar 2008 du meilleur film étranger. Une seule scène, qui montre un jeune apprenti se présentant dans un atelier, et vous vous dites que c’est là du vrai cinéma: un plan séquence fixe, cadré écran large, tenu sur la durée et joué avec un réalisme quasi documentaire jusqu’à une chute surprenante qui capture l’attention du spectateur.

Primé à la Quinzaine des réalisateurs cannoise 2011 (on notera au passage l’erreur d’avoir préféré le discutable Michael de Markus Schleinzer en compétition), Atmen a mis du temps à nous parvenir – reflet de la difficulté à vendre aujourd’hui du cinéma européen. Pas assez exotique, sans doute. Et puis ça parle des drôles de langues, comme ici l’allemand! Quant au scénario résumé, il vous ferait presque croire à une caricature.

Le protagoniste du récit, Roman Kogler, 18 ans et orphelin, est en effet un jeune prisonnier candidat à une remise en liberté conditionnelle après avoir purgé la moitié de sa peine pour homicide. Après plusieurs tentatives avortées, il s’accroche enfin un travail pour… la morgue de Vienne. Et si le transport de cadavres à travers la ville en compagnie de collègues peu bavards – l’un même franchement hostile – était la clé de son retour dans la société des humains? Quand on aura précisé que tout ceci se déroule vers la fin de l’automne et que le protagoniste souffre de problèmes respi­ratoires, on se sera vite formé un tableau sinistre et étouffant. Typiquement autrichien, quoi!

Tout faux. Atmen («respirer») est au contraire un film d’une rare générosité. Un récit de réconciliation avec la vie d’autant plus émouvant du fait de sa dureté et de sa rigueur formelle. Même saisis dans la grisaille de novembre, Vienne et ses environs s’y révèlent pleins de nuances à travers une photo qui magnifie lumière et couleurs naturelles. Et même si le scénario suit un certain programme, jamais la mise en scène n’enferme son personnage dans un système.

Du coup, on s’attache vraiment à ce garçon au cœur lourd (le débutant Thomas Schubert, choisi parmi 300 candidats). A le suivre et l’observer durant les deux tiers du film, sans disposer d’informations sur son passé, on se demande d’abord ce qui se cache derrière le visage fermé (mais heureusement pas ingrat) de ce gars qu’on pourrait bien croiser dans la rue. On le voit en interaction avec son agent de probation, avec les gardiens de la prison, avec ses nouveaux collègues. On guette ses réactions face à ses premiers morts. Et lorsqu’un jour arrive à la morgue le cadavre d’une femme qui porte son nom de famille, la surface d’indifférence craque. Après avoir cru un instant que cette femme était sa mère, qui l’avait abandonné bébé à l’assistance publique, il se met enfin en quête de cette dernière…

Grâce à un formidable sens du détail vrai, ce qui s’ensuit n’a rien de convenu. Plusieurs séries de plans répétés (une affiche géante dans le métro, la fouille intégrale au retour en prison, la difficulté à nouer sa cravate, les plongeons dans la piscine) débouchent ainsi sur autant de scènes mémorables. La mère indigne n’étant pas du genre à vouloir s’excuser («T’abandonner est la meilleure chose que j’aie faite de ma vie!»), mais plutôt à l’assommer avec toute la vérité, le jeune homme devra chercher ailleurs un semblant de réconfort.

Comment dépasser une entrée aussi catastrophique dans la vie? La première belle intuition de Karl Markovics, également auteur du scénario, c’est de postuler que même si on a le souffle coupé, il n’est pas encore si facile de cesser de respirer. La seconde, l’idée que se confronter vraiment à la mort peut parfois aider à vivre. C’est ainsi devant de vrais cadavres (mais on ne saura jamais si le réalisateur a ou non «triché») que Roman se reconstruit, découvre la solidarité et pourra finalement affronter sa propre faute pour entrer pleinement dans la vie adulte.

Voilà qui change certes de l’ultraviolence et des flots d’hémoglobine du cinéma américain – qui procèdent pourtant d’un même mal de vivre! Atmen, quant à lui, n’est que plus saisissant de par son réalisme tranquillement frontal. Quant à la distribution discrète à travers le film des motifs de l’étouffement et de la respiration, un peu trop théorique sur le papier, elle finit par lui conférer sa dimension poétique, jusqu’à un plan final de toute beauté: même au-dessus d’un cimetière, il reste de l’air! Avec sa double trajectoire de révélation (d’un drame humain caché) et d’apprentissage (de la vie, sans faux-fuyants), Atmen remplit deux des plus nobles fonctions du cinéma. Comment s’étonner dès lors de la profonde satisfaction que procure ce film, contre toutes les apparences?

VVV Nouveau Souffle (Atmen), de Karl Markovics (Autriche, 2011), avec Thomas Schubert, Karin Lischka, Georg Friedrich, Gerhard Liebmann, Stefan Matousch. 1h33.

Voilà qui change de l’ultraviolence du cinéma américain, pourtant ancrée dans un même mal de vivre