Dominique Viart et Bruno Vercier. La Littérature française au présent. Héritage, modernité, mutations. Bordas, 512 p.

Il n'y a plus rien à espérer de la littérature française, entend-on souvent. Desséchée par le Nouveau Roman et le structuralisme, elle serait exsangue. Un essai très riche vient à point mettre à mal ce cliché. Ses auteurs, Dominique Viart et Bruno Tercier (avec la collaboration de Franck Evrard) ont pris le parti courageux d'avancer jusqu'au seuil où s'arrêtent les manuels: 1980-2005. Un terrain instable: le temps n'a pas encore fait le tri; la plus grande partie des auteurs sont vivants, leur œuvre est en mouvement; les grands courants qui – peut-être – traversent l'époque sont encore souterrains. Il y a donc une (relative) prise de risque.

Pour Dominique Viart, «la fin des années 1970 marque le début d'une explosion formelle». Les écrivains ne sont plus naïfs: héritiers du Nouveau Roman, ils se détachent pourtant des jeux formels et retrouvent le plaisir narratif. Ils ont l'ambition d'«écrire le monde»: des thèmes oubliés font apparition – la province, les banlieues, la classe ouvrière. L'intérêt se porte sur les histoires individuelles à travers l'autofiction ou les «vies minuscules» célébrées par Pierre Michon.

Il y a trois façons d'écrire, dit Dominique Viart: la littérature «consentante», art d'agrément qui relève de l'artisanat et fleurit à l'écart de la critique – romans sentimentaux ou historiques. La littérature «concertante» en est la variante bruyante et mercantile. Elle «fait chorus» sur les clichés du moment et table sur l'effet de scandale pour occuper la scène. Frédéric Beigbeder sait surfer sur cette vague-là.

La littérature «déconcertante» celle qui va «là où on ne l'attend pas», qui se préoccupe d'écriture, est une «activité critique» qui pose à la langue et au lecteur des questions renouvelées. C'est celle dont traite ce manuel. Le souci de forme n'est pas en soi un gage de qualité mais, sans lui, pas d'aventure esthétique. Il s'exprime dans des œuvres singulières qu'on ne peut pas enfermer dans des catégories rigides. A travers le roman, l'écriture théâtrale, la poésie, les auteurs parviennent à dégager des lignes de force: goût de l'autofiction; rapport à l'histoire, aux grands conflits du XXe siècle; intérêt pour le réel autour de soi; plaisir du récit ludique et citationnel.

L'auteur le plus souvent cité est François Bon. Ce n'est pas un jugement de valeur mais le signe d'une présence sur de nombreux fronts. «En 1982, Bon publie Sortie d'usine quand ce mot même est incongru en littérature. Ce roman marque un retour à l'engagement, à la critique sociale. François Bon innove aussi dans le domaine, si caractéristique de l'époque, de l'écriture de soi. Les ateliers d'écriture qu'il anime, en prison ou dans des lieux déshérités, pour faire sourdre une parole qu'on n'entend jamais, ont fait école. Sur son site, remue-net, il met les lecteurs en contact avec les auteurs qui lui sont proches. Par ailleurs, dans ses livres, il est en perpétuelle recherche formelle. Et il a des «héritiers»: Laurent Mauvignier, par exemple.»

La figure du Grand Ecrivain a disparu avec les maîtres à penser tels Sartre et Camus. «Le statut de l'auteur a changé. Il est plus proche: on le rencontre dans des foires du livre, il passe quelques mois dans votre région, en résidence, il anime des ateliers d'écriture, il a sa page web, son blog. Il est trempé dans le monde. C'est une bonne chose même s'il risque de devenir un animateur socio-culturel. Par ailleurs, de grandes œuvres s'élaborent en silence, comme celle de Pascal Quignard.»

Le livre laisse de côté les territoires de la francophonie, trop vastes, et se limite aux auteurs français ou «assimilés» (tel le Belge Jean-Philippe Toussaint). Il ne vise pas non plus à l'exhaustivité. La démarche est surtout descriptive, elle évite les palmarès, même si les goûts des auteurs se dessinent en filigrane. Avec ses longues citations, ses catégories claires mais pas contraignantes, ce manuel est une magnifique incitation à la lecture, un excellent guide pour professeurs et étudiants. Et une aide efficace pour les lecteurs qui errent, perplexes, entre les piles des librairies.