Genre: roman
Qui ? José Saramago
Titre: Relevé de terre
Traduit du portugais parGeneviève Leibrich
Chez qui ? Seuil, 362 p.

Quand José Saramago publie Relevé de terre en 1980, il a déjà 58 ans. Son premier livre date de 1947, le deuxième, de 1977: ce long silence, l’auteur l’explique par le manque de confiance en soi. Né dans un milieu modeste, il n’a pas fait d’études et ne connaît pas le monde littéraire. Avec Relevé de terre , il trouve ce style immédiatement reconnaissable qui le mènera au Prix Nobel en 1998. C’est un livre engagé, un Germinal portugais. Ses personnages ne sont pas des mineurs mais des paysans des grandes plaines de l’Alentejo, une population qu’il connaît bien et dont il va retracer la lente émancipation à travers trois générations, filant la métaphore de la germination.

Au début, un homme marche sous la pluie en tirant une charrette où sont entassés ses quelques meubles. Derrière lui, sa femme qui tient un bébé dans les bras et en attend un autre. Domingos Mau-Tempo, que son nom prédestine aux turbulences, commence une errance de village en village. Elle ne prendra fin qu’avec son suicide: Domingos, le cordonnier alcoolique qui laisse sa femme attendre sous l’averse avec l’enfant quand il va à l’auberge, est le premier des Mau-Tempo. On est au début du XXe siècle, la monarchie agonise, la république la remplacera bientôt, mais le sort des serfs des latifundiaires ne s’améliorera pas pour autant. Sous le joug des patrons, de l’armée et de l’Eglise, ils continueront à végéter, à la limite de la famine. Sur plus de trois cents pages, José Saramago va suivre la famille Mau-Tempo à travers le XXe siècle – la dictature de Salazar, la guerre d’Espagne et celle des colonies, la révolution des Œillets en 1974. Le récit imbrique l’histoire individuelle et celle du pays en une construction serrée, sous l’œil critique d’un narrateur qui sait tout du passé et de l’avenir de ses personnages et mêle au récit ses commentaires ironiques. Il se situe d’emblée et sans dévier du côté des vaincus.

Le premier des cinq enfants de Sara et Domingos, João, a les yeux bleus. Il doit cette particularité à un lointain ancêtre, un soldat allemand égaré en ces terres ingrates au XVe siècle. Domingos appartenait au troupeau des damnés de la terre. João et ceux de sa génération prennent conscience de l’exploitation dont ils sont victimes. Quand, sous prétexte de leur faire voir du pays, on embarque de force les ouvriers agricoles pour une manifestation fasciste à la frontière espagnole, ils mesurent l’aliénation de leur classe. Et découvrent qu’en s’unissant les «fourmis» laborieuses peuvent obtenir des salaires moins indignes, dix escudos péniblement arrachés aux patrons. On est au début de l’ère Salazar et l’arme de la grève se retourne cependant vite contre les meneurs. La répression est dure, le temps de la moisson est encore loin dans l’étendue immense de la «mer intérieure» du latifundium. A la troisième génération, António Mau-Tempo et son beau-frère Manuel Espada s’unissent dans l’idéal communiste. Ils seront emprisonnés et torturés. Il faudra attendre encore pour qu’une jeune femme reprenne le flambeau: Maria Adelaide Espada. La petite-fille de João Mau-Tempo, dont elle a hérité les yeux bleus, le courage et la détermination, sera la première à sortir du latifundium pour aller travailler en ville, enfin «relevée de terre», rompant avec des générations de femmes soumises et maltraitées. C’est elle qui verra la journée de huit heures, la révolution des Œillets, le 1er Mai fêté en liberté, en 1974. Mais rien n’est jamais définitivement gagné et le combat continue.

La langue de José Saramago coule en un grand mouvement qui mêle, sans ponctuation, les dialogues, les réflexions souvent ironiques du narrateur, les digressions historiques, le langage populaire. Il n’abandonnera plus ce style si particulier. Mais s’il s’éloigne du réalisme de ses premiers romans, ses fables restent toujours très politiques et anticléricales: Le Radeau de pierre, conte voltairien qui voit la péninsule Ibérique se détacher de l’Europe pour dériver vers le sud; L’Evangile selon Jésus-Chris t, où le crucifié demande aux hommes de pardonner à son père «car il ne sait pas ce qu’il fait»; L’Aveuglement, cécité contagieuse, métaphore de notre refus d’affronter les injustices. Plus ancré dans l’histoire, Relevé de terre porte en germe, c’est le cas de le dire, l’œuvre à venir, avec ses lourdeurs, sa générosité un peu démonstrative et sa puissance.

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Almeida Garrett

Cité en épigraphe de «Relevé de terre»

«Et je demandeaux économistes politiques, aux moralistes, s’ils ont déjà calculé le nombre d’individus qu’il est nécessaire de condamner à la misère, à un travail disproportionné,au découragement,à l’infantilisation, à une ignorance crapuleuse, à une détresse invincible, à la pénurie absolue, pour produire un riche?»