Scène

La religion sans la désolation

A Vidy-Lausanne, Pippo Delbono donne sa vision des Evangiles dans «Vangelo». Un bain de vie et d’amour format XXL qui a beaucoup séduit.

Un public debout, qui applaudit et remercie. Mardi, le Théâtre Vidy-Lausanne a pris des allures de grand-messe de la réconciliation, voire de la consolation. Le jour-même, un attentat à la bombe avait secoué le cœur historique d’Istanbul tuant des touristes allemands, curieux de l’Orient. Plus que jamais, le monde saigne et Pippo Delbono, fidèle à sa foi dans l’humain qu’il place bien au-dessus des dogmes et des lois, orchestre une vision des évangiles plébiscitant l’amour libre et la joie. Il faut aimer les grands mouvements pour suivre ce prédicateur peace and love. Aimer la musique à fond, les déclarations fracassantes et les séquences émotions. Démago, «Vangelo»? Disons que l’artiste italien se souvient que son pays figure parmi les inventeurs du péplum. Il ne craint ni les tripes, ni le pathos XXL et il a raison. Son théâtre ultracharismatique fait du bien.

Pippo Delbono et sa bande. Depuis les années nonante, le metteur en scène italien se démarque par cette démarche insolite, avoir intégré dans sa troupe des personnalités hors norme et attachantes rencontrées dans des hôpitaux psychiatriques. Des figures dont il dit qu’ils ont sur scène la force des samouraï. En tête, Bobo, sourd, muet et microcéphale, 81 ans aujourd’hui et toujours cette allure de lutin lunaire, mage malin qui a l’air d’en savoir plus sur l’humain que tous les cerveaux réunis. Plusieurs fois, dans Vangelo, le petit monsieur amène ce mélange de fragilité et de lucidité amusée. On le regarde, il nous captive. Mais il n’est pas le seul. Torse à l’air, veste à paillettes, un jeune homme trisomique fait aussi son effet lorsqu’il joue le cador sur un tube d’Alan Sorrenti. Au centre du plateau, touche surréaliste supplémentaire, un Jésus Christ, cheveux long et Ray-Ban, dit son amour à «l’unica donna» pour lui. J.-C. en latin lover, l’image fait très Monthy Python. Souvent, d’ailleurs, cet Evangile selon Pippo Delbono regarde du côté de la fantaisie. Ce tableau hippie, par exemple, où le même comédien handicapé est cette fois déguisé en bébé et, assis au centre d’un lit à barreau, regarde défiler un cortège de jupes longues et de vestes colorées qui célèbrent l’amour libre, déculpabilisé.

Car, oui, Pippo Delbono a bien voulu respecter la dernière volonté de sa maman, celle qu’elle a chuchotée sur son lit de mort. Il a bien voulu réaliser «un spectacle sur les Evangiles pour transmettre un message d’amour». Mais le metteur en scène ne fait pas l’ange. Homosexuel dans un pays qui reste très traditionnel, Delbono ne cesse de dynamiter dans ce spectacle toutes les acceptions punitives, souffrantes et bornées de la religion. Tantôt en riant, comme dans cette séquence où il campe un Lucifer déchaîné alors que Bobo a le violon endiablé. Tantôt sur le mode doloroso, lorsqu’un interprète longiligne, ce grand barbu au torse atrophié, est crucifié devant ses bourreaux. L’action se déroule sur l’air final de «Don Giovanni», de Mozart. Pourquoi cette évocation du séducteur se consumant au feu de ses péchés? Peut-être pour rappeler que notre société a la fâcheuse habitude de cacher et/ou de condamner toutes les personnes qui ne sont pas conformes, pas alignées. Douleur encore, lorsqu’un immigré afghan, assis dans le public, se lève et raconte sa traversée clandestine en bateau avec la peur de passer à l’eau. Il dit les morts aussi, salue la mémoire de son meilleur ami. Une trouée de réel qui provient du travail documentaire que Delbono a effectué pour trouver les traces de l’Evangile dans la réalité.

On le voit, la fresque créée à Zaghreb avec une dizaine de comédiens croates et italiens est ample, ambitieuse, débordante. Au micro, souvent le long des travées, Pippo Delbono convoque des textes puissants, inspirés, de Pasolini et de Saint-Augustin, notamment, des poèmes qui pleurent le manque d’amour pour son prochain. Lui-même égrène des souvenirs, la piété maternelle, la tristesse des églises, monuments froids et figés qu’il compare à certains théâtres-musées où il a joué. Son credo? La vie. Chaotique, surprenante, indocile. Mue par le désir plus que par le devoir, fraternelle, rebelle. La vie et l’amour. Sous toutes ses formes. «Quand je t’aime, j’aime l’étreinte de l’homme intérieur», dit le poème, sur un Lied de Schubert. Se détachant sur un carré de lumière, deux danseurs s’enlacent avec fougue, comme dans «Café Müller». Pippo Delbono a travaillé avec Pina Bausch. On voit aussi la trace de son intensité dans ce chant d’amour à l’humanité.

Vangelo, jusqu’au 16 janvier, à Vidy-Lausanne, 021 619 45 45, www.vidy.ch

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