Beaux-arts

Rembrandt, ou les affres de la garde partagée de tableaux

Les portraits des époux Marten Soolmans et Oopjen Coppit sont les vedettes de l’exposition «High Society», à Amsterdam. Ces deux tableaux de Rembrandt ont été acquis conjointement par le Rijksmuseum et le musée du Louvre, qui se partagent leur garde, alternativement. Des précédents permettent de douter de la viabilité de cette collaboration

Depuis deux ans, les jeunes Marten et Oopjen partagent leur vie entre Paris et Amsterdam. Après un séjour de quelques mois sur les bords de la Seine, au printemps 2016, ils ont rejoint les berges de l’Amstel où ils séjourneront jusqu’à la fin de l’été 2018, avant de regagner la capitale française en septembre, pour plusieurs mois. Par la suite, Marten et Oopjen vivront, alternativement, par périodes de cinq à huit ans, aux Pays-Bas puis en France. Cette forme insolite de garde alternée a été entérinée par leurs tuteurs, le Louvre et le Rijkmuseum, le 1er février 2016, lors de la formalisation de l’acquisition commune de ces deux toiles par les musées du même nom. Le Louvre a hérité du portrait de l’épouse, Oopjen Coppit (1611-1689), 23 ans, le teint pâle et l’air mélancolique. Le Rijkmuseum de celui du jeune marié, Marten (1613-1641), bouille ronde et chair rosée, alors âgé de 20 ans. Mais, les deux époux ne seront jamais, en vertu de l’accord des parties, exposés l’un sans l’autre.

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En 2016, cette garde alternée était présentée par le Ministère français de la culture comme une solution «innovante». A tort car, en 1972, le Louvre avait déjà acquis, conjointement avec le Metropolitan Museum, une plaque en ivoire du XIIIe siècle puis, en 1979 avec la complicité du musée d’Augsburg, un ensemble de mobilier en argent. Dans ces deux cas de figure, la garde alternée s’était soldée par un échec: les «navettes» ont été interrompues.

Solution intenable

Cette solution est «absurde», martelait, à l’époque, le site d’information La Tribune de l’art. «Il s’agit d’une solution intenable. Nous n’avions qu’une hâte: arrêter ces transports qui ne font pas de bien aux objets et qui sont ingérables», insistait de son côté Daniel Alcouffe, ancien directeur du département des objets d’art du Louvre. Ces tableaux, grandeur nature et figurant chacun un des tourtereaux en pied, sont aujourd’hui accrochés côte à côte dans une grande salle rectangulaire du Rijksmuseum. Marten, coiffé d’un grand chapeau noir, tient un gant, gage de fidélité à son épouse cintrée dans une robe de satin et de tulle noire.

Les portraits de Marten et Oopjen ont été peints en 1634 par Rembrandt. Subtilité de la palette, des nuances des noirs et des blancs, des effets de lumière et du rendu minutieux des matières: ces tableaux sont de véritables chefs-d’œuvre. Le peintre, alors âgé de 28 ans, avait reçu commande des jeunes mariés: Marten, fils d’un richissime Anversois qui a fait fortune à la tête d’une raffinerie de sucre et Oopjen, issue d’une influente et très fortunée famille amsterdamoise. Une manière pour ces rejetons de la haute bourgeoisie hollandaise d’afficher leur statut social.

Cafouillages diplomatiques

Pour acquérir ces deux toiles, début 2016, pour le compte du Louvre et du Rijksmuseum, les Etats français et néerlandais ont déboursé, chacun, la somme de 80 millions d’euros. Cette acquisition commune, alors présentée comme une procédure inédite et ambitieuse, visait en fait à mettre un terme à une série de cafouillages diplomatiques et d’erreurs stratégiques de la part du Ministère français de la culture. L’acquisition conjointe était un pis-aller, «la seule solution possible», soulignait le Louvre dans un communiqué laconique.

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En 1877, après dispersion de la collection Willem van Loon qui les abritait, ces tableaux ont quitté le sol batave pour rejoindre Paris et leurs nouveaux – «rich and famous» – propriétaires. Ce fut la consternation aux Pays-Bas. A tel point que quand, cent cinquante ans plus tard, Eric de Rothschild décide, au printemps 2013, de mettre en vente les toiles, le gouvernement hollandais saute sur l’opportunité. Le Ministère de la culture français venant tout juste d’accorder le certificat permettant d’exporter les peintures de Rembrandt, rien ne s’opposait plus au retour des tourtereaux à Amsterdam. Le gouvernement français s’était en effet refusé à classer les tableaux «trésors nationaux», un dispositif qui aurait interdit leur sortie du territoire pendant deux ans et demi, estimant impossible de boucler, dans un tel laps de temps, un financement de 160 millions d’euros.

Accord scellé

Branle-bas de combat dans la presse spécialisée. Le site en ligne La Tribune de l’art déclenche les hostilités. «Si l’on autorise la sortie de France de ces deux Rembrandt, c’est que la notion même de Trésor national n’existe plus», tonne le journaliste Didier Rykner. «Les conserver est un devoir majeur du Ministère de la culture», poursuit-il.

Le tollé déclenché par cet article, relayé par différents médias, conduit le Ministère français à revoir sa position. Après de longs mois de cafouillage, celui-ci propose d’acheter l’un des deux tableaux, laissant les Pays-Bas acquérir le second. L’accord est scellé, le 10 mars 2016 au Louvre, par le président de la République François Hollande en présence du roi et de la reine des Pays-Bas, tout sourire. Combien de temps durera la garde alternée? Les heureux parents, le Louvre et le Rijksmuseum, préfèrent célébrer ce qu’ils présentent comme la plus grosse acquisition de leurs musées, plutôt que de s’en préoccuper.


Dans l’intimité des puissants

C’est une première. La première fois qu’une exposition est consacrée à des portraits grandeur nature. Trente-cinq œuvres venues de toute l’Europe et couvrant quatre siècles d’histoire de l’art ont été réunies par le Rijksmuseum. Ces portraits en pied époustouflants sont l’œuvre des plus grands peintres de l’histoire de l’art, de Lucas Cranach l’ancien à Edouard Manet et Edvard Munch en passant par Paolo Veronese et Diego Vélasquez. Si Rembrandt n’a peint, au cours de sa carrière, que trois portraits grandeur nature, d’autres comme Van Dyck (107 portraits en pied) ou Gainsborough (87) ont été nettement plus productifs.

Têtes couronnées comme l’Empereur Charles Quint, aristocrates excentriques à l’image de la marquise Luisa Casati, femme fatale, universellement connue pour ses fêtes extravagantes, bourgeois riches et influents comme Marten Soolmans, tous, richement vêtus, sont présentés sous leur meilleur jour. Les trois dernières salles de l’exposition s’emploient, en revanche, à épingler avec humour et dérision, à travers 80 estampes et dessins des collections du Rijksmuseum, cette High Society se livrant sans vergogne à des fêtes, beuveries, jeux d’argent et autres rendez-vous galants.


«High Society – De Cranach à Vélasquez et de Rembrandt à Manet», Rijksmuseum, Amsterdam, jusqu’au 3 juin.

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