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Pour écrire sa nouvelle fleuve, Joseph Conrad a puisé dans ses propres souvenirs de marin au service d’une compagnie belge, la Société du Haut-Congo.
© De Agostini Picture Library/Getty images

LIVRES

Remonter le fleuve Congo avec Joseph Conrad

Dans «Au cœur des ténèbres», l’écrivain d’origine polonaise embarque le lecteur dans une traversée hypnotique au temps de la colonisation belge. Traquant la sauvagerie de l’homme, où qu’il soit, son récit, publié en 1899, fascine par sa modernité

Cet été, relisant des romans au milieu desquels coule une rivière, «Le Temps» descend des fleuves impassibles. Métaphores de la vie et du temps qui passe, ces dérives fluviales sinuent entre l’histoire et la géographie, le rêve et la mémoire.

Episodes précédents:

Le récit le plus célèbre de Joseph Conrad s’ouvre devant l’estuaire de la Tamise. A cause de la marée montante, le yawl de plaisance le Nellie ne peut gagner la mer… Il doit patienter. Son capitaine, Charlie Marlow, contemple un ciel qui ressemble à un «couvercle de ténèbres» au-dessus de «la ville monstrueuse» de Londres…

C’est là, durant ce moment suspendu, que le capitaine raconte à ses marins l’histoire du fleuve Congo, sans le nommer. Lorsque, jeune marin, il est allé tenter sa chance en Afrique, lui que les atlas géographiques, alors pleins de lacunes, faisaient tant rêver. «Il y avait là un fleuve en particulier, un fleuve énorme, que l’on voyait sur la carte, tel un immense serpent délové, la tête dans la mer, le corps au repos s’incurvant longuement par une vaste contrée, la queue perdue dans la profondeur du continent.»* Dans sa jeunesse, ce fleuve serpent a hypnotisé Marlow.

Danger omniprésent

Le lecteur d’Au cœur des ténèbres remonte le cours du temps avec Marlow. Lorsque, jeune officier, il a été engagé par une compagnie de l’empire colonial belge pour commander un vapeur sur le fleuve Congo.

Le vrai fleuve enténébré et sinuant, c’est l’écriture de Condrad

Dès son arrivée dans la forêt, un charme ineffable opère: «Le silence de ce pays vous allait droit au cœur ‒ son mystère, sa grandeur, la stupéfiante réalité de sa vie cachée.» Il découvre une population africaine massacrée, et toute la cruauté, l’avidité du colonialisme belge du roi Léopold (le pays est pillé de son ivoire). Le fleuve, lui, coule «sans un murmure», répercutant le roulement de tambours indigènes. La remontée de ses dangereux méandres est truffée de dangers, bancs de sable, apparitions quasi surnaturelles. Au cœur de la forêt règne le chef de poste Kurtz, au visage comme «sculpté dans un vieil ivoire», un homme qui se fait adorer comme une divinité par les indigènes…

Un voyage qui tourne au fiasco

Pour écrire cette longue nouvelle, devenue aujourd’hui mythique, Joseph Conrad s’inspire de son propre vécu. Le 29 avril 1890, ce Polonais de 32 ans (qui s’appelle encore Jozef Konrad Korzeniowski) est nommé à Bruxelles capitaine d’un vapeur naviguant pour le compte de la Société du Haut-Congo. Il débarque le 13 juin à Boma, traverse la forêt jusqu’à Léopoldville (actuelle Kinshasa). Entre-temps, le Florida, qu’il devait commander, a coulé.

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Le futur écrivain devient alors second sur le Roi-des-Belges et remonte, lui aussi, comme son personnage, le fleuve Congo, à la recherche d’un agent de la compagnie tombé malade, le Français Klein. Il atteint Stanley Falls (aujourd’hui Kisangani). Au retour, le voyage tourne au fiasco: le capitaine du Roi-des-Belges ainsi que l’agent Klein succombent. En décembre, Conrad, tombé malade lui aussi, repart pour l’Angleterre.

Un Marlon Brando inoubliable

L’année suivante, Conrad se fait soigner dans le canton de Genève, à Champel (sur un site alors connu sous le nom de Champel-les-Bains). En 1894, il doit renoncer à sa carrière de marin. Installé en Angleterre, il se consacre à l’écriture, publie La folie Almayer, Un paria des îles, Le nègre du «Narcisse»… Il fait mention pour la première fois d’Au cœur des ténèbres le 13 décembre 1898 dans sa correspondance. Le 6 février 1899 déjà, le livre est terminé. Il sera aussitôt publié dans la revue Blackwood’s Magazine, en trois livraisons. Le texte ne paraîtra que trois ans plus tard en volume, et il faudra attendre plusieurs décennies pour qu’il devienne culte.

Il sera adapté en 1979 au cinéma par Francis Ford Coppola, qui contribuera grandement à sa popularité. Le cinéaste greffe sur le scénario originel le récit de la guerre au Vietnam, le colonialisme belge est remplacé par l’impérialisme américain. On se souvient du ballet des hélicoptères pilonnant un village vietcong en diffusant La chevauchée des Walkyries… Le Mékong, rebaptisé Nung, conduit au colonel Kurtz, renégat délirant joué par un Marlon Brando inoubliable…

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L’irrationnel au cœur de l’homme

Si ce court récit fascine, c’est sans doute pour la fluidité de sa langue, ses images vénéneuses et envoûtantes proliférant comme une forêt vierge. Le vrai fleuve enténébré et sinuant, c’est l’écriture de Conrad. Ce n’est pas tant le voyage qui compte, que la façon de le raconter. Derrière cette langue incomparable se lit l’influence de Flaubert ou Maupassant. Conrad, Polonais devenu Britannique, s’exprimait couramment en français, avec un accent provençal s’il vous plaît (acquis à Marseille, lorsqu’il avait 17 ans).

C’est aussi parce qu’Au cœur des ténèbres n’explique rien, mais traduit les sensations de Marlow. Sa jungle gorgée de nuit et de brouillard ne livre pas ses secrets mais met en scène l’irrationnel. Il est plaisant de voir dans cette œuvre à la fois un roman gothique, un roman poème, une fantasmagorie digne d’un tableau symboliste et décadent du XIXe siècle, et un texte avant-gardiste dont la modernité ne cesse de se révéler à nous aujourd’hui.

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Le fleuve que remonte le héros de Conrad est celui de notre propre sauvagerie. Une sauvagerie qui est partout, même dans les flots de la Tamise, même à Londres, ce centre du monde «civilisé»…


* Cette traduction française, signée Jean Deurbergue, est publiée aux Editions Gallimard, dans les collections de la Pléiade, de L’imaginaire, ou encore en Folio bilingue.


Au cœur des ténèbres
Nouvelle de Joseph Conrad
Traduit de l’anglais par Jean Deurbergue
Gallimard

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