Ils sont quatre, chacun penché sur l’un des volets du retable, gants bleus, parfois munis de lunettes grossissantes, l’œil et la main rivés sur un détail. Le coton effleure la surface de la peinture et enlève les dépôts. Aucune presse, l’erreur est interdite. Une fenêtre finit par s’ouvrir. Un millimètre, puis deux; puis une tache claire devient visible. Les couleurs soudain s’éclairent, comme elles étaient il y a plus d’un demi-millénaire quand Konrad Witz les a posées. La poussière qui formait une grisaille s’efface, le vernis qui jaunissait disparaît. La peinture retrouve son passé, sans oublier son histoire. Restaurer un si vieux chef-d’œuvre n’est pas le remettre à neuf.

L’été dernier, le retable de ­Konrad Witz a quitté les salles d’exposition du Musée d’art et d’histoire de Genève pour l’atelier de restauration-conservation dans un bâtiment voisin. Il est dressé au milieu pour que les quatre restaurateurs, Victor Lopes, le responsable de l’opération, Marine Perrin, Helena Pinheiro de Mello et Mirella Garbiez-Bretonnière, puissent travailler sur le volet dont ils ont la charge tout en voyant ce que font les autres. Au-dessus, le tuyau d’un aérateur aspire les vapeurs toxiques. Tout autour, des tables avec les instruments, un tableau où sont affichées des images, d’autres tables où, bientôt, les fragiles panneaux de conifère mis à l’horizontale, libérés de leur encadrement d’époque, laisseront entrevoir leur fragilité en même temps que leur résistance au temps.

Il y a dans cette salle un mélange d’attention, d’application et d’émotion. Chaque instant laborieux espère une découverte. «C’est un travail très patient qui offre un plaisir immense et pas seulement d’ordre technique, dit Victor Lopes; on retrouve les coups de pinceau, l’intelligence du peintre, l’organisation du tableau, des éléments qui révèlent le style du créateur.» Mettre ses pas dans les pas d’un artiste mort depuis près de 600 ans. Ressentir les mouvements de sa main, sa présence physique, un peu de son esprit. Pas seulement. Restaurer un tel tableau n’est pas qu’une opération esthétique. C’est une lourde opération technique.

«J’observais ces panneaux depuis 2001, explique Victor Lopes. En 2002, nous avons commencé une pré-étude. Et en 2010, quand le Kunstmuseum de Bâle a voulu nous emprunter le retable pour son exposition Konrad Witz, nous avons fait un rapport plus circonstancié sur son état. Il y avait des fissures qui interdisaient le voyage.» Trop de fissures. Et la certitude qu’il ne fallait pas différer une restauration.

Mais avant, il faut connaître. L’histoire de l’œuvre, son origine et son évolution depuis le jour de son installation sur l’autel de la cathédrale de Genève. Connaître ses matériaux, les composants de ses couleurs, l’état de sa surface et de son support en profondeur.

Comment Konrad Witz travaillait-il? Que s’est-il passé le 8 août 1535 quand les réformés ont retiré les «idoles» de toutes les églises genevoises? A quel point ont-ils endommagé la peinture quand ils en ont sabré les visages, surtout ceux des panneaux de l’Adoration des Mages et de la Présentation du cardinal de Metz à la Vierge? Pourquoi le voyageur qui décrit le retable en 1689 ne mentionne-t-il pas les dégâts? Le retable aurait-il déjà été restauré à cette date? Et comment les restaurateurs suivants ont-ils transformé l’œuvre? D’abord, Julie Bourdet, artiste peintre et restauratrice d’occasion en 1835, dont on disait déjà à l’époque qu’elle avait réinterprété le modèle à sa fantaisie. Puis Fred Bentz, qui reprend tout à Bâle entre 1915 et 1917.

Un type sérieux, Fred Bentz, qui adopte déjà des principes modernes. Il laisse sur son intervention des documents que Victor Lopes a retrouvés dans les archives du musée genevois. On sait ce qu’il a fait, du moins pour l’apparence, puisque le retable qui est exposé depuis 90 ans est dans l’état où il l’a laissé. Notamment les figures saintes, dont on sait la destruction alors qu’elles sont aujourd’hui parfaitement peintes dans un style qui n’a que peu de rapports avec celui de Konrad Witz – les visages d’autres personnages et ceux de ses autres tableaux connus en témoignent. Il faut donc mesurer l’étendue de son intervention, retrouver au-dessous le travail du premier peintre.

L’observation sous rayons ultraviolets permet d’ausculter la surface, d’apprécier l’épaisseur des vernis. La réflectographie dans l’infrarouge (dont les ondes traversent les couches) permet de retrouver le dessin préparatoire. La radiographie donne une image précise du vieillissement du ­support et de la profondeur des fissures. L’observation directe différencie la peinture initiale et les surpeints ultérieurs. A partir de là, chaque panneau est l’objet d’une cartographie qui va guider la restauration et soutenir les innombrables décisions qu’il leur faut prendre à chaque étape.

On découvre alors que les visages ajoutés par Fred Bentz sur les lacunes laissées par l’iconoclasme débordent du dessin original et que les dégâts de 1535 donnent peu d’espoir de retrouver le style de Konrad Witz. Que faire? Le comité scientifique et les restaurateurs décident d’enlever une reconstitution de Fred Bentz, celle du visage de l’Enfant Jésus dans l’Adoration des Mages. S’arrêter là? Pour l’instant, on s’arrêtera. On laissera les visages dans l’état de 1917. Peut-être. Sans doute. Pour ne pas substituer à l’interprétation du XXe siècle une réinterprétation du XXIe qui ne serait pas moins arbitraire.

Mais en ce jour de la mi-novembre, la restauration continue. Le nettoyage de la surface et l’allégement des vernis sont très avancés. Le bois des panneaux sera bientôt consolidé et les fissures rebouchées. Bientôt, une mince couche de vernis viendra protéger la surface pour permettre, à partir de janvier prochain, la réintégration de peinture sur les lacunes laissées par le temps. Et bientôt, nous raconterons dans le Samedi Culturel cette nouvelle étape de la renaissance du Retable de saint Pierre.

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