Quand Cäsar Menz prend la direction du Musée d’art et d’histoire de Genève en 1994, il sait déjà qu’il aura sous sa garde l’un des plus fabuleux trésors artistiques de Suisse, le retable commandé par le cardinal de Metz et peint par Konrad Witz en 1444. C’est une œuvre monumentale dont les quatre volets représentent des épisodes de la vie de saint Pierre, le patron de la cathédrale. Comme c’est presque toujours le cas dans le nord de l’Europe à cette époque, le retable est constitué d’une caisse qui abrite un ensemble sculpté aujourd’hui disparu et de quatre volets peints dont deux sont visibles en position ouverte et deux autres en position fermée.

Le Retable de saint Pierre est destiné au maître-autel. Sa peinture a sûrement stupéfié les fidèles, car l’un de ses panneaux donne à voir un prodige tel qu’aucun des artistes contemporains de Konrad Witz n’en avait exécuté et qu’aucun autre ne réalisera dans les décennies suivantes, un paysage parfaitement reconnaissable, celui du lac Léman en rade de Genève avec une vue sur les Préalpes et sur la chaîne du Mont-Blanc.

Le rendu est si précis qu’il est encore possible de trouver l’endroit d’où a été fait le croquis dont s’est servi Konrad Witz. Et il n’a pas ce que nous considérons comme des maladresses, les discontinuités du sol, les raccords un peu bricolés qui resteront fréquents dans les tentatives illusionnistes des peintres du XVe siècle. C’est au contraire un paysage continu, réaliste, qui fourmille de détails et de fantaisie, dont la double scène, au premier plan, fait se télescoper deux moments de la légende, puisqu’on y voit deux fois saint Pierre, sur le bateau et dans l’eau.

La Pêche miraculeuse a fait beaucoup pour la réputation du chef-d’œuvre. Certains amateurs franchissent les océans pour voir ce premier paysage réaliste de l’histoire de la peinture européenne. Le sujet passionne Cäsar Menz au point qu’il a consacré son doctorat à un peintre du sud de l’Allemagne qui s’intéresse lui aussi au paysage. Cette passion va le conduire à prendre l’initiative d’une renaissance, au-delà même de son départ de la direction du musée en 2009.

L’intérêt moderne pour le retable de Konrad Witz commence au tournant du XXe siècle, après la redécouverte des «primitifs» par les artistes et par les historiens de la deuxième partie du XIXe. C’est alors un inconnu. Mais une fièvre primitiviste saisit l’Europe entière, teintée d’une bonne dose de nationalisme. Chaque pays s’efforce de trouver ses propres primitifs dont le style particulier serait le germe indéniable d’une culture nationale.

L’historien d’art Daniel Burkhardt redécouvre Konrad Witz en 1901 et l’air du temps suit le mouvement. Voilà enfin le peintre primitif bâlois – plusieurs de ses œuvres sont identifiées et lui sont réattribuées au Kunsthaus de la ville. Voilà enfin le peintre primitif suisse, celui qui représente à la fois notre goût de la nouveauté et notre audace. Car ce Konrad Witz, venu du sud de l’Allemagne en 1434 pour y trouver fortune au moment du concile de Bâle, est aussitôt repéré comme l’auteur du paysage genevois et de plusieurs panneaux dont le relief et la simplicité rompent avec le style décoratif du gothique international.

Une quinzaine d’années plus tard, le Kunstmuseum entreprend une campagne de restauration en vue de la première exposition de son peintre. Les responsables du Musée d’art et d’histoire de Genève, dont le nouveau bâtiment a été inauguré en 1910, envoient le Retable de saint Pierre à Bâle pour qu’il y soit aussi restauré. C’est que l’œuvre est enfin considérée comme un trésor inestimable. Ce ne fut pas toujours le cas.

La Réforme triomphe à Genève en 1535 et entreprend de débarrasser les églises des «idoles». Le 8 août, le retable subit les fureurs iconoclastes. Les sculptures sont sans doute détruites, en tout cas elles ont disparu. Les visages de la plupart des personnages peints par Witz sont lacérés jusqu’à l’enduit préparatoire. Et quelque chose d’insolite se produit puisque les volets sont sauvés, déplacés de la cathédrale à l’Hôtel de Ville, puis à l’Arsenal où, un siècle et demi plus tard, un voyageur s’émerveille du tableau déposé parmi les casques et les armures. L’émerveillement est tel qu’on imagine mal que les lacérations de 1535 sont encore visibles. Il y a donc déjà eu une restauration. Plus tard, les quatre volets seront transférés à la bibliothèque dans un cabinet de curiosités, un ancêtre des musées modernes. Puis au Musée Rath, et finalement dans le bâtiment construit au début du XXe siècle.

Entre-temps, le retable a connu une nouvelle avanie. En 1835, Genève célèbre le tricentenaire de la Réforme. Mais les esprits sont apaisés. Les images religieuses sont passées du statut d’idoles à celui de témoins de l’histoire. On confie le Retable de saint Pierre aux bons soins de Julie Bourdet, une artiste peintre qui pratique la restauration sans formation particulière comme c’était souvent le cas à l’époque. Son travail de reprises et de repeints offusque déjà quelques amateurs. Il faudra le nettoyage et le travail de Fred Bentz au Kunstmuseum de Bâle entre 1915 et 1917 pour que les volets retrouvent à peu près leur apparence d’origine. A peu près, car, après s’être débarrassé de l’intervention incongrue de Julie Bourdet, Bentz recompose les têtes détruites en août 1935 dans un style plus proche du XIXe siècle que de celui du Moyen Age.

En 2002, Cäsar Menz crée un comité scientifique pour étudier ce qu’il appelle «la beauté du reste», pour faire des analyses historiques, iconographiques et scientifiques. Il y a deux ans, le projet d’exposition Konrad Witz au Kunstmuseum de Bâle accélère le processus. Les panneaux n’iront pas à Bâle en 2010, trop fragiles pour être transportés. La nécessité d’une restauration apparaît maintenant impérieuse. Son coût, environ 250 000 francs, car, en dehors des salariés du musée, il faut engager d’autres restaurateurs, mobiliser des experts du bois et de la surface peinte que l’on va chercher en Belgique et en Italie, le tout chapeauté par un comité scientifique. Cäsar Menz obtient le soutien de la Fondation Wilsdorf. Les travaux commencent l’été dernier avec le transfert du retable dans l’atelier de restauration-conservation du musée. Ils s’achèveront en mars ou en avril 2012 par le retour dans les salles d’exposition puis, un peu plus tard, par une exposition qui permettra de mieux apprécier les découvertes faites lors de la restauration.

Le Retable de saint Pierre est sans doute la peinture européenne la plus importante conservée dans un musée de Suisse, parce qu’il en est le premier paysage réaliste, parce que les solutions picturales adoptées par Konrad Witz dans les autres volets sont sans précédent, parce que, malgré sa symbolique religieuse, cette peinture dit comment s’est formé le regard moderne sur le monde qui nous entoure. Ce trésor est en train de revivre sous nos yeux.

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Frédéric Elsig, historien de l’art

«Konrad Witz s’adresse aux progressistes. Il adopte un style qui trahit son enthousiasme pour l’optique»