De livre en livre, Elias Khoury ne cesse de compter les victimes de la guerre civile qui a déchiré son pays. Il est né à Beyrouth l'année de la création de l'Etat d'Israël. Ses enfants ont grandi dans un monde de violence et de peur. Son dernier roman, monumental, La Porte du soleil (SC du 13.04.2002) ressuscitait l'épopée palestinienne à travers la mémoire troublée d'un vieil homme en train de mourir dans le camp de Chatila.

Le héros de son dernier roman s'appelle Yalo, diminutif de Daniel. C'est un sauvage, rugueux et perdu. Sa jeunesse: le Beyrouth de la guerre entre une mère égarée qui ne retrouve plus son visage au fond des miroirs et un grand-père syriaque, un prêtre élevé dans la famille d'un cheikh kurde. De quoi errer dans une identité vacillante.

«Or la guerre avait fait couler les mots comme elle avait fait couler le sang, et les gens ne croyaient plus rien, ni les mots, ni le sang.» Dans une grande confusion, Yalo s'enfuit à Paris, est ramené au pays par un avocat qui en fait le gardien de sa villa. Sombre silhouette armée, Yalo joue à faire peur aux couples clandestins, à voler les hommes, à violer les femmes, avec une sorte d'innocence animale. Jusqu'à ce qu'il tombe amoureux d'une de ses victimes, une jeune bourgeoise qui joue avec lui un rôle ambigu de rejet et de séduction et finit par le dénoncer.

Emprisonné, torturé, Yalo ne comprend rien aux mensonges, aux pièges d'un langage qui l'accable de crimes dont il ne sait rien. Il est incapable de maîtriser les mots. C'est en prison que, poussé à bout par la souffrance et l'isolement, il se met à écrire sa vie, à reconstruire un passé qu'il ne connaissait pas. Mais la réalité est multiple, elle se dérobe. Il faudra à Yalo, qui se perçoit comme un double, de nombreuses versions pour parvenir à comprendre qui il est, d'où il vient.

Elias Khoury a doté cet homme d'un langage brut, riche d'images fortes, d'une poésie violente. Ce héros infiniment touchant sera condamné à perpétuité. Mais, par l'écriture de ce texte adressé à ses bourreaux, il parvient à se ressaisir de lui-même, quand bien même il a «perdu sa vie». Tout ce qu'il voudrait, au bout du compte, c'est trouver pour sa mère «une fin digne de son histoire d'amour». «Et si je ne trouve pas la fin de l'histoire, comment vais-je pouvoir l'écrire?»