La littérature américaine aime fureter dans son passé pour redécouvrir des auteurs longtemps restés dans l’ombre, mais souvent de premier plan. Joan Didion ou Paula Fox, par exemple. Et, tout récemment, Lucia Berlin, avec son délicieux Manuel à l’usage des femmes de ménage. C’est aussi le cas de Renata Adler, dont les deux seuls romans ont été réédités avec beaucoup de succès aux Etats-Unis en 2013, plus de trois décennies après leur publication initiale.

Née à Milan en 1938, Renata Adler s’est installée dès l’enfance dans le Connecticut avec sa famille avant d’être l’une des plumes les plus brillantes du New Yorker puis du New York Times. Ce qui explique la vivacité d’esprit dont elle fait preuve dans son premier roman écrit en 1976 et traduit en 2014 aux éditions de L’Olivier: Hors-bord, où elle entremêle confidences et chroniques journalistiques pour rassembler un copieux bouquet d’anecdotes, de portraits, de faits divers et d’instantanés, autant de flashs crépitant autour de la même scène, le New York des années 1970, à l’époque où les incertitudes et un certain désenchantement succédèrent à l’euphorie des swinging sixties.

Des parenthèses qui sont des leçons de vie

Avec Nuit noire, écrit en 1983 et qui vient de paraître en français, Renata Adler réduit son intrigue à la plus simple expression et réussit pourtant à accrocher son lecteur par son art si intelligent de la digression, à la façon de Nabokov: des parenthèses qui sont des leçons de vie, si amères soient-elles parfois. Sa narratrice, Kate Ennis, est journaliste dans la presse écrite. Drôle, futée, fine mouche, cultivée, elle a une liaison depuis huit ans avec Jake, un homme marié, égoïste, pleutre et totalement inconséquent.

«Parfois il l’aimait, parfois il était simplement amusé et touché par le degré de son amour à elle. Parfois cet amour l’ennuyait et représentait un fardeau pour lui.» C’est le jour où Kate se remet à fumer qu’il comprend qu’elle va le quitter, parce qu’il refuse de divorcer pour vivre avec elle. Et parce qu’il ne lui a cédé que des bribes de son existence – rien que «des interstices», dit-elle.

L’absent

Pour le fuir à tout jamais, elle se réfugie d’abord dans une maison d’Orcas Island, au large de l’Etat de Washington. Mais l’image de Jake lui revient sans cesse et c’est à un absent qu’elle s’adresse: «Tu sais, dans ma vie, tu es, tu as été ce qui s'est le plus rapproché d’une véritable histoire d’amour. Pourtant, me voilà seule ici. Serait-il possible que je me sois défaite, par inadvertance, du plus important?» Puis viendra le temps de la colère: «Tu as tant de femmes, poursuit-elle, tant de femelles dans ta vie, épouse, sœurs, filles, chienne, que tu m’as sans doute confondue avec toutes les autres.»

Alors, c’est toujours la même histoire? Quelqu’un aime tandis que l’autre n’aime pas, ou aime moins, ou aime quelqu’un d’autre.

Avec Kate, Renata Adler invente un personnage d’une noblesse d’âme exemplaire. Laquelle s’enfuira ensuite en Irlande, où elle passera quelques semaines d’exil chez un ami, un poète reconverti dans la diplomatie. Mais le voyage en voiture à travers le pays va virer au cauchemar, avec une série d’arnaques et de pièges que lui tendent des Irlandais malveillants, bien disposés à exploiter sa naïveté. Commentaires de son hôte: «Discutez avec eux, ce sont des gens aimables. Des monstres, oui. Sournois, violents et cruels. Ce qui, bien sûr, résume l’histoire du pays.» Et lorsque Kate finira par revenir au bercail pour s’installer dans une maison isolée, au bord d’un étang, ce sera sous un nom d’emprunt. Comme si elle voulait s’effacer. Comme si on lui avait volé son identité, à cause d’un amour perdu.

Tisser et détisser

Pathétique histoire d’une rupture, Nuit noire ne se réduit pas au simple récit de cet échec sentimental, ni à celui d’une tentative de reconstruction intime. Car ces pages sont truffées de lumineuses remarques philosophiques, littéraires et politiques qui permettent à Kate de conjurer son chagrin – comme le vade-mecum d’une naufragée –, tout en dessinant un portrait en creux de l’Amérique: une série de gros plans sur les années Carter-Reagan, une époque où les intellectuels tentaient d’explorer de nouveaux horizons, en tâtonnant parfois jusqu’à la confusion. Ce qui explique sans doute toutes ces pensées vagabondes que la romancière sème à tous vents – «une façon de tisser et détisser» son récit, note-t-elle, en se réclamant du mythe de Pénélope.

Et il y a aussi, sous sa plume, le plus décapant des humours. Exemple: «Voilà ce que j’ai compris de la tragédie grecque: les Athéniens voyaient trois tragédies dans une journée, et à la fin, ils étaient si épuisés que c’était ça, la catharsis. La catharsis, c’est l’épuisement en soi.» Cette catharsis, on se demande jusqu’aux dernières pages si l’héroïne de Nuit noire parviendra à l’atteindre. Car Renata Adler nous prévient: «Alors, c’est toujours la même histoire? Quelqu’un aime tandis que l’autre n’aime pas, ou aime moins, ou aime quelqu’un d’autre.»


Renata Adler, «Nuit noire», trad. de l’américain par Céline Leroy, L’Olivier, 235 p.