On l'appelait «la Tebaldi» par opposition à «la Callas». La rivalité entre les deux cantatrices italiennes a entretenu sa célébrité. Mais Renata Tebaldi était trop grande, trop bénie des dieux, pour que son art meure le jour où elle disparaîtrait. Ce dimanche, la soprano a rejoint les hautes sphères d'où sa «voix d'ange», comme l'avait baptisée le chef Arturo Toscanini, était descendue il y a 82 ans. Ces derniers mois, elle les avait passés au bord de la mer, chez elle, dans la petite république de Saint-Marin (enclavée dans le territoire italien), pour mieux quitter les rivages d'une vie exemplaire.

Exemplaire, d'abord, parce qu'elle avait su donner voix aux rôles les plus nobles de l'opéra italien. Encore faut-il s'entendre sur quel opéra italien. «On a cherché sottement à l'opposer à Callas; dispute stérile, car leurs voix, leurs styles et même leurs répertoires diffèrent, expliquent Roger Blanchard et Roland de Candé dans leur ouvrage Dieux et divas de l'opéra. Contrairement à Maria Callas, la Tebaldi n'est pas une actrice, une tragédienne, mais un monument du beau chant, idole du Teatro San Carlo et de la Scala.» La cantatrice prônait un chant pur, onctueux et élégiaque. Peu orientée vers les rôles de colorature, elle ne possédait pas les dispositions – à l'image de sa consœur – pour embrasser le bel canto romantique. En revanche, son timbre enivrant de soprano lyrico-spinto en a fait l'interprète rêvée de Verdi (Violetta, Aïda, Leonora, Elisabetha, Desdemona) et de l'école vériste – les héroïnes de Cilea et surtout de Puccini: Tosca, Madame Butterfly, Mimi et Liu de Turandot.

«Maria a été plus d'une fois jalouse de moi car je touchais le cœur des gens et pas elle», avait-elle déclaré en 1986 lors d'un entretien pour Le Quotidien de Paris. Oui, la rivalité était née d'une scission entre les partisans de la Callas et ceux de la Tebaldi. Oui, c'était la presse à sensation qui avait enflammé les cœurs. Ses mots restaient toutefois assez durs à l'égard de l'icône grecque. «Nous étions deux personnalités complètement différentes. J'étais beaucoup plus disposée qu'elle au dialogue, même avec les gens les plus simples, du premier machiniste au dernier électricien. […] Elle était plus hautaine, moins sympathique, et c'était à mon avantage. Sur scène, j'étais seulement sincère, je pleurais pour de vrai, là où elle faisait une grande recherche théâtrale et des compositions grandioses.»

Une femme «simple». Prête à donner «sans attendre en retour». Rebelle à l'égard des «metteurs en scène modernes, venant du cinéma ou du théâtre dramatique, qui ne connaissent rien à l'opéra». Son souvenir le plus écœurant? Celui d'une Mimi (l'héroïne de La Bohème) que le metteur en scène avait eu «l'audace de faire mourir d'une overdose». La Tebaldi savait prendre position. Un jour, ils s'étaient ligués à trois – avec le ténor Mario Del Monaco et le chef Dimitri Mitropoulos – contre un autre de ces metteurs en scène qui «avait en tête l'idée de transposer toute l'action de La Forza del destino pendant la guerre civile espagnole». Moderne, la Tebaldi l'était dans ses choix de répertoire. Elle a remis à l'honneur des figures oubliées comme la Jeanne d'Arc de Verdi, Olympia dans Fernando Corsez de Spontini, Pamira dans Le Siège de Corinthe de Rossini, Jules César de Haendel.

Prudente, la cantatrice avait mis un terme à sa carrière alors qu'elle avait encore toute sa voix. Une cinquantaine d'années s'étaient écoulées depuis sa naissance, le 1er février 1922, à Pesaro. Verseau ascendant Lion, la petite fille s'imagine d'abord pianiste. Tandis qu'elle dompte ses doigts à Parme, son professeur Passani s'émerveille de la richesse et de l'étendue de sa voix. A 18 ans, elle entre au Conservatoire Arrigo Boito, puis devient l'élève de Carmen Melis à Pesaro. Elle débute à Rovigo, en 1944, dans le rôle d'Elena (Mefistofele de Boito) et la même année, chante à Parme et à Trieste (Desdemona dans Otello). Celui qui la propulse sous les feux de la rampe s'appelle Arturo Toscanini. Nous sommes en 1946, l'illustre chef la choisit pour le concert de la réouverture de la Scala. La maison lyrique devient la sienne. De 1949 à 1954, elle incarne notamment Madeleine dans Andrea Chénier, Adriana Lecouvreur, Tosca, Desdemona et le rôle-titre dans La Wally de Catalani. Parallèlement, la Tebaldi devient aussi une favorite du Teatro San Carlo à Naples et du Metropolitan Opera (elle y chante à 270 reprises!). Ces années de gloire expliquent pourquoi un soir, le jour de son anniversaire, alors qu'elle est interminablement rappelée par le public, elle revient encore et encore devant le rideau de fer qu'on a baissé pour faire partir les gens….

Même si elle ne possédait pas le sens du drame de la Callas, sa voix, elle, reste gravée dans ces divines galettes qu'aujourd'hui, sa maison de disques Decca, continue à vendre par centaines. Une voix dotée d'immenses réserves de puissance, gardant toutefois une beauté douce et rayonnante même lorsqu'elle chante au maximum de celle-ci. Un dernier mot, de la bouche de la diva: «Je ne sais pas si mon nom restera vraiment dans l'histoire, mais si c'est le cas, cela me procure une grande satisfaction, car mes succès ne me sont jamais montés à la tête.»