Rencontrer un réalisateur, c’est revisiter sa filmographie, égrener ses films et leur place dans l’histoire du cinéma. Converser avec Renato Berta, c’est s’immerger directement au cœur de l’histoire du 7e art. Né il y a 77 ans à Bellinzone, le Tessinois travaille depuis la fin des années 1960 comme chef opérateur, et à ce titre il a travaillé aussi bien avec les tenants de ce qu’on a appelé «le nouveau cinéma suisse» qu’avec les hérauts de la Nouvelle Vague, de Godard (Sauve qui peut (la vie), 1979) à Chabrol (Merci pour le chocolat, 2000) en passant par Rivette (Hurlevent, 1984) et Rohmer (Les Nuits de la pleine lune, 1984).

On rencontre Renato Berta dans les bureaux de la Cinémathèque suisse, qui lui consacre une rétrospective résumant une carrière qui force le respect, faite d’un long compagnonnage de 11 films avec son ami Daniel Schmid, ainsi que de collaborations régulières avec Alain Resnais, Robert Guédiguian, Manoel de Oliveira et Amos Gitaï. S’il se dit conscient de son parcours, le directeur de la photographie souligne d’emblée qu’il a surtout eu énormément de chance. «Je fais un métier de rencontres. Or parfois, on peut se rencontrer et il ne se passe rien…» S’il parlera pudiquement sans les nommer de réalisateurs qui ne se posent pas les bonnes questions, il ne tarira par contre pas d’éloges sur les cinéastes avec lesquels il a pu instaurer un vrai dialogue, à l’image de Resnais.

A Rome avec Pasolini

«Il m’avait proposé de faire Smoking/No Smoking (1993), et je dois dire que j’étais terrorisé à l’idée de rencontrer ce monsieur si imposant, qui parlait un français absolument merveilleux et parfait.» Au fur et à mesure des lectures faites à deux, pour apprivoiser le scénario, une véritable entente s’est développée – «et automatiquement on est arrivés à la prise de vues et à la photographie». Près de trente ans après avoir montré les films du Français dans le ciné-club qu’il avait cofondé à Bellinzone, le chef opérateur écrivait un bout d’histoire à ses côtés. Smoking/No Smoking recevra cinq Césars, mais ne lui vaudra pas sa deuxième récompense après celle reçue cinq ans auparavant pour Au revoir les enfants, de Louis Malle.

Lorsqu’il décide à 20 ans de quitter pour la première fois le Tessin, après un apprentissage de mécanicien, Renato Berta opte pour Rome, où il suit un cursus au Centre expérimental du cinéma. «Jusque-là, j’avais un rapport très fantaisiste au cinéma et à sa fabrication. Pour moi, les acteurs n’étaient pas des êtres humains.» Son premier souvenir romain: les gens qui rient de son accent tessinois. «En 1967, une année avant la France, on a occupé la fac et on a demandé à avoir des contacts avec les gens de la profession. C’est alors qu’on rencontrera Pasolini: inoubliable! Je le reverrai à plusieurs reprises et rencontrerai également Visconti.»

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Fort de cette expérience, le Tessinois rentre en Suisse sans vraiment savoir ce qu’il va faire. C’est Freddy Buache, le fondateur de la Cinémathèque suisse, qui lui mettra le pied à l’étrier. Le chef opérateur parle là encore de chance: à la fin des années 1960, cinq réalisateurs romands issus de la télévision, et qui formeront le Groupe 5, passent au long métrage et réinventent le cinéma.

En deux films avec Alain Tanner (Charles mort ou vif, 1969; La Salamandre, 1971), il se fait un nom. Il tiendra également la caméra pour Francis Reusser (Vive la mort, 1969) et plus tard Claude Goretta (Pas si méchant que ça, 1974) et Michel Soutter (Repérages, 1977). Sans ces rencontres, sa carrière aurait été différente, il en est persuadé. «C’était un cinéma d’enthousiasme, il fallait toujours trouver des solutions, on était payé des clopinettes mais on arrivait à vivre.»

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De cette époque, il a hérité la certitude que la photographie est au service du film, et non l’inverse. Il ne fera jamais abstraction de ce qu’il filme, comme «ces opérateurs qui ne font aucune différence entre gros plan de Catherine Deneuve et des enfants ukrainiens massacrés. L’important est d’essayer de comprendre ce que veut le metteur en scène, il faut trouver la cohérence interne au film. Les bons réalisateurs ne savent souvent pas ce qu’ils veulent, ils savent surtout ce qu’ils ne veulent pas. Comme des scientifiques, ils cherchent.»

Comme un premier violon

Renato Berta a fait le grand écart entre le cinéma d’auteur radical de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet et des films plus grand public, comme L’Année des méduses (Christopher Frank, 1984) ou Uranus (Claude Berri, 1990). «On ne peut pas généraliser, mais sur le plateau, c’est souvent la psychologie qui prime, dit-il. Et comme les problèmes que doit affronter un Straub ou un Berri sont très différents, il faut se nourrir des qualités de chaque cinéaste.»

Le Tessinois a l’humilité des grands. Il raconte encore avec amusement comment Alexandre Astruc lui a demandé au milieu des années 1970, pour un documentaire sur Jean-Paul Sartre, un improbable plan-séquence démarrant en dehors de l’Université de Lausanne et qui se termine quelques étages plus haut dans le bureau d’un professeur. Ce tour de force caméra à l’épaule lui vaudra une collaboration avec Patrice Chéreau sur L’Homme blessé (1982), qui lancera sa carrière en France. «Le cinéma est un art qui se fait à plusieurs, avec le réalisateur dans le rôle du chef d’orchestre. Et moi, je suis un peu le premier violon», conclut Renato Berta.

A lire encore, cette archive: Renato Berta, caché derrière une caméra, comment voit-on le cinéma? («Le Nouveau Quotidien», sur LeTempsArchives, 24.03.1995)


Profil

1945 Le 2 mars, naissance à Bellinzone.

1972 «Cette nuit ou jamais», premier de 11 films avec Daniel Schmid.

1988 César de la meilleure photographie pour «Au revoir les enfants», de Louis Malle.

1993 «Smoking/No Smoking», d’Alain Resnais.

2021 Sortie chez Grasset de l’autobiographie «Photogrammes», coécrite avec Jean-Marie Charuau.

2022 Rétrospective à la Cinémathèque suisse.


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