musique

Renaud Capuçon sur Claudio Abbado: «Un chef démocrate, un chef prodigieux»

Le violoniste français fut trois ans violon solo à l’Orchestre des Jeunes Gustav Mahler fondé par Abbado, de 1997 à 2000. Il dit sa peine, et le rôle inégalé que le Maestro a joué auprès des jeunes musiciens

Evidemment, la disparition de Claudio Abbado «laisse un grand vide», déclare d’emblée Renaud Capuçon. Au-delà de la tristesse éprouvée, il souligne les innombrables «souvenirs de bonheur» passés auprès de lui dans les salles de concert. Le violoniste français fut trois ans violon solo à l’Orchestre des Jeunes Gustav Mahler fondé par Abbado, de 1997 à 2000. Il a participé à une trentaine de concerts et des tournées, à l’étranger (notamment à Cuba sous Fidel Castro). Il a aussi fait partie du Lucerne Festival Orchestra, lors du lancement de la formation en 2003, dont les concerts furent un triomphe (avec «La Mer» de Debussy et la «2e Symphonie» de Mahler commercialisés en DVD et CD).

«C’était tout simplement un immense musicien, dit Renaud Capuçon. Il aura marqué le siècle de façon solaire et extrêmement lumineuse. C’était l’anti-chef dictateur. Il dirigeait d’égal à égal. Il prônait la démocratie en musique. Il parlait de «zusammen musizieren», ce qui veut dire faire de la musique ensemble. Moi-même, j’ai été influencé par sa façon de diriger, non pas poussé par la force, la puissance ou le côté impérieux de la musique, mais par son côté charmeur, plus organique. Il parvenait à conquérir par la douceur.» Le violoniste évoque ses études à Berlin, au milieu des années 1990, où il se rendait à la Philharmonie de Berlin pour y entendre des symphonies de Mahler ou Bruckner sublimes. Abbado était alors le directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Berlin. «A la fin des symphonies, il y avait 20 à 30 secondes de silence, 2000 personnes dans la salle qui ne bougeaient pas, qui étaient complètement avec lui.»

Mais ce que Renaud Capuçon admire le plus, c’est le nombre d’orchestres de jeunes que Claudio Abbado a fondés. Soit l’Orchestre de chambre d’Europe (anciennement l’Orchestre des Jeunes de la Communauté européenne), le Gustav Mahler Jugendorchester, le Lucerne Festival Orchestra et l’Orchestra Mozart de Bologne spécialisé dans le répertoire baroque et classique. «Nous sommes une multitude de jeunes musiciens – qui avons entre 20 et 50 ans aujourd’hui – à avoir appris à jouer avec Abbado. C’était exceptionnel pour un chef de consacrer son temps à des jeunes alors qu’il faisait carrière dans des grandes formations à Berlin, Chicago ou Vienne. On hallucinait complètement qu’il passe des semaines et soirées entières à bavarder avec nous. Il partageait des choses de manière très pudique. C’est lui qui m’a offert mon premier cigare.»

En répétition, Abbado s’exprimait peu. «Il n’était pas prolixe, il allait à l’essentiel. Par contre, il nous laissait lui poser des questions. Il nous demandait de l’appeler Claudio, pas «Maestro», et nous invitait à le tutoyer, ce qui n’enlevait en rien le respect qu’on éprouvait envers lui.»

Comme beaucoup d’autres, Renaud Capuçon vante la plastique d’Abbado comme chef d’orchestre. «A voir, c’était d’une beauté extraordinaire, tout en souplesse. Jamais d’angles droits, ce qui donnait à sa musique des grandes lignes et des respirations incroyables. C’est pour ça que c’est un grand chef mahlérien et un grand brahmsien. Il avait un sens du son, une beauté sonore permanente, une sorte de tendresse dans la sonorité que vous pouvez entendre dans ses enregistrements des symphonies de Brahms avec Berlin ou les symphonies de Mahler avec Vienne et Berlin.»

«Sa façon de faire le legato avec la main gauche, c’était prodigieux. Je me souviens avoir joué sous sa direction le solo de violon dans les «Quatre Derniers Lieder» de Strauss. Il m’a fait faire des choses que je n’imaginais même pas pouvoir faire. Il façonnait mon archet avec la main gauche à la manière d’un peintre ou d’un prestidigitateur.»

Claudio Abbado a-t-il progressé au travers de l’épreuve de la maladie – un cancer à l’estomac qui s’est déclaré subitement au tournant des années 2000 – suivie de son retour à la scène? Le violoniste français répond de manière nuancée: «Quand il y a une maladie, il est toujours de bon ton de trouver qu’il y a un changement. Certes, on l’a vu tous comme une résurrection après sa maladie, puisque Abbado revivait. Forcément il avait changé: il était peut-être plus olympien, plus en ligne directe avec la musique, mais je trouve qu’il a toujours été inspiré. En concert, c’était prodigieux.»

«Je lui avais demandé pourquoi il aimait tellement jouer avec des jeunes, et il m’avait dit: «Tu comprendras dans quelque temps.» Et je me mets effectivement à comprendre.»

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