Chanson

Renaud dans le jardin de l’enfance

Le chanteur énervant conjure sa nostalgie dans «Les Mômes et les enfants d’abord», un disque dédié aux gosses de tous âges. Sa voix est foutue, mais son cœur toujours là et Zep l’accompagne aux pinceaux

Renaud, ça fait lulure qu’on l’attend dans la rubrique nécrologique, mais c’est toujours chez le disquaire qu’il revient, et son charme opère encore. Le titre de son nouveau disque, Les Mômes et les enfants d’abord, élève une redondance à la grandeur d’un commandement biblique. Les marmots sont rois dans ce dix-huitième manifeste de tendresse bourrue et de révolte inextinguible. «C’est sûr je chante l’enfance et la mienne en preum’s», écrit dans la préface le chanteur que la nostalgie du vert paradis ne cesse de miner.

Sur un tempo entraînant de rock musette, il attaque avec Les Animals. «Moi j’aime bien les animals / Les p’tits chats surtout»… Cette déclaration d’amour à tout ce qui porte truffe, trompe, nageoires, ailes et plumes se double d’une diatribe contre le pire des animals de l’arche de Noé, «le plus chacal, c’est l’homme et sa fiancée», et plus précisément contre les aficionados «qui torturent et qui massacrent / De bien jolis taureaux». Voilà qui est dit, et bien dit.

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Renaud brosse une série de portraits qui vont d’une déclaration d’amour à sa fille Lolita (l.o.l.i.t.a.), dont il épelle le nom sur le mode poétique, à la chanson paillarde (Pinpon), qui évoque un petit pompier passant trop de temps à astiquer son camion plutôt que de se soucier du feu qui consume les filles. Mes Copains, C’est la récré et Le Parc Montsouris tournent quelques pages de l’enfance, quelques moments d’insouciance et de bonheur perdus sur le mode du Petit Nicolas, mais en plus rauque. Y a un monstre sous mon lit exorcise la peur du noir.

D’autres chansons sont plus graves. J’aime rien donne la parole à un misanthrope de 10 ans qui ressemble sans doute à Renaud quand il avait cet âge. Ça va gueuler rappelle que l’enfance c’est aussi cette période où les adultes, les pions et les concierges ne cessent de chercher des noises aux gamins. Mélancolique, Y z’ont mis l’feu à l’école se pose en parabole d’une société en perte de repères.

Organe éraillé

Des notations autobiographiques parsèment les textes. Il y a des allusions à Renaud le renard «bien plus peinard depuis qu’il boit du lait». On va pas s’laisser pourrir est une mise en garde contre les méfaits de la drogue, du tabac et de l’alcool émanant de quelqu’un qui sait de quoi il parle («Tout ça à cause du pastis / Le seul poison de Marseille»). Et en fin de compte, le plus chouette de Mes Copains reste Renaud…

Bien sûr, usées par des décennies d’abus, les cordes vocales sont à bout. Rappelant la «grosse voix» pleine de colère et de sarcasme de François Béranger, l’organe éraillé du miraculé reste expressif, et intact son groove quand il s’agit de coller de savoureux vers de mirliton sur des musiques de baloche, valses country et rock qui tache. Renaud n’est pas mort. Il nous revient de loin pour parler du temps passé, rêver d’avenir meilleur et raviver un sentiment de fraternité.

Le CD s’accompagne d’un copieux livret richement illustré par Zep. Ces mômes et ces enfants aux vives couleurs révèlent une indéniable parenté d’esprit entre le dessinateur de Titeuf et le vieux titi à bandana rouge.

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Les Mômes et les enfants d’abord. Renaud, Parlophone.

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