Thriller

Renaud S. Lyautey, ambassadeur et auteur de polar

«Les saisons inversées», son premier roman policier, vient de sortir au Seuil. Une enquête parfaitement ficelée qui nous fait découvrir, de l'intérieur, la vie du Quai d'Orsay. Rencontre à Paris avec un auteur original et doué

Ce n’est pas tous les jours que l’on vous invite au Quai d’Orsay. Aussi, quand un écrivain de roman policier vous y convie, pas question d’hésiter. On s’y précipite. Et l’on s’en félicite. Les saisons inversées de Renaud S. Lyautey se révèle un merveilleux guide pour naviguer entre bureaux lambrissés, couloirs interminables, huissiers en queue-de-pie et fumoir improvisé dans une cour.

Ce polar n’a toutefois pas que l’avantage d’être différent, voire un peu exotique, et de nous faire découvrir de l’intérieur – son auteur exerce comme ambassadeur de France au Moyen-Orient – le mythique Ministère des affaires étrangères à Paris. Non, Les saisons inversées n’est pas qu’une curiosité. C’est un récit palpitant, parfaitement construit, parfois drôle, parfois grinçant, écrit dans une langue sobre et riche qui nous permet de revisiter, du point de vue des diplomates, des événements clés de l’histoire contemporaine comme le coup d’Etat au Chili de 1973 ou la Révolution iranienne de 1979.

Plus un nom de plume qu’un pseudonyme

La curiosité étant une qualité ma foi largement partagée, nous avions bien envie d’en savoir un peu plus sur l’écrivain qui se cache derrière Renaud S. Lyautey. Pas de problème apparemment. De passage à Paris, l’auteur nous a donné rendez-vous dans un bistrot de la place des Vosges. La cinquantaine dynamique, chaleureux, amical et prévenant, une belle voix habituée aux discours, il nous a d’emblée précisé: «Je ne me cache pas vraiment. Lyautey est plus un nom de plume qu’un pseudonyme. C’est celui de ma mère. Et Renaud est mon vrai prénom. Je suis actuellement ambassadeur de France au Sultanat d’Oman et cela, oui, vous pouvez l’écrire. Mais je préfère que vous ne mettiez pas mon nom.» Dont acte.

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D’où lui vient cette envie d’écrire un polar? Une longue histoire apparemment. Une passion pour la langue et les mots transmise, nous dit-il, par ses parents, tous deux profs de français. Mais c’est d’abord vers la diplomatie que Renaud S. Lyautey se tourne, très jeune. A 23 ans, il entre au ministère, après une maîtrise d’espagnol et un master de relations internationales à la Sorbonne. Sa carrière le conduit ensuite en Iran, au Chili et plus récemment en Géorgie.

«La trempe des grands diplomates»

Pendant des années, l’idée d’écrire un roman ne cesse de l’habiter jusqu’à ce qu’il franchisse le pas et prenne un congé sabbatique pour confier au papier l’histoire qui lui trotte dans la tête depuis plus de dix ans. S’il a choisi le polar, c’est par goût personnel – il adore notamment Henning Mankell et Philip Kerr – et avec le sentiment que c’est dans ce genre-là, en France, que se trouvent aujourd’hui les enjeux les plus intéressants et les plus dynamiques en matière de fiction.

Polar de facture plutôt classique, Les saisons inversées s’articule autour d’un meurtre et de l’enquête qui lui est associée. Le défunt s’appelait Pierre Messand. Il était directeur des Affaires politiques et de sécurité, incarnant en quelque sorte le «cœur du réacteur», le point névralgique du ministère. Il a été égorgé dans son salon le 29 août 2003. Aucune infraction n’a été constatée. Sa montre, une montre plus rare que réellement précieuse, a disparu. Brillant, cultivé, précis et habile, Messand avait «la trempe des grands diplomates». Il parlait des langues rares, avait fait face à des situations difficiles alors qu’il était en poste à Santiago du Chili, Téhéran ou Jérusalem.

Un enquêteur maison

Comment expliquer un geste aussi barbare, en plein Paris? Voilà l’énigme à laquelle devra répondre l’enquêteur maison du Quai d’Orsay, René Turpin. Divorcé, la quarantaine bien sonnée, il travaille lui aussi au ministère où il fait une carrière relativement modeste. C’est un «simple chargé de mission» que rien ne prédestine à son nouveau rôle d’informateur avant que, brusquement, le secrétaire général Hugues Prateau de Mazières le charge d’assister la DST (la Direction de la surveillance du territoire, un ancien service de renseignements de l’Intérieur) dans son enquête.

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Finalement ravi d’échapper à la grisaille de son quotidien et à la routine qui lui pèse depuis son retour à Paris, deux ans plus tôt, Turpin va se prendre au jeu et nous emmener avec lui sur les traces de Pierre Messand tant en Iran qu’au Chili. Une tâche qui ne sera pas sans risques car le monde de la diplomatie peut héberger lui aussi de bien sinistres individus.

Une suite, en Géorgie

Observateur critique de son environnement, chroniqueur amusé de la vie au ministère, René Turpin est un personnage attachant, visiblement susceptible d’évoluer, de s’étoffer et de surprendre. Après avoir dégusté Les saisons inversées, on attend donc la suite. Car oui, il y aura une suite, même si, pour l’instant, elle est encore dans la tête de Renaud S. Lyautey. «Mon prochain livre se passera en Géorgie. Avec beaucoup de retours sur le passé stalinien du pays», nous confie ce passionné d’histoire. Et l’on peut, sans grand risque, parier que le virus ne le lâchera plus tant les défis de l’écriture romanesque, malgré ses difficultés et la solitude qu’elle implique, semblent le ravir et le combler d’un bonheur presque enfantin.


Renaud S. Lyautey, «Les saisons inversées», Seuil, 249 p.

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