La journaliste Aude Lancelin a-t-elle obtenu le Renaudot de l’Essai parce que plusieurs jurés voulaient régler leurs comptes avec ceux qu’elle pourfend dans son roman-enquête? A lire «Le Monde libre» (Ed. Les liens qui libèrent), le livre qui vaut à son auteure d’avoir été récompensée jeudi aux côtés de la romancière Yasmina Reza, l’on ne peut pas s’empêcher d’y penser. On sait que trois jurés, Franz-Olivier Giesbert, Patrick Besson et Frédéric Beigbeder, rêvaient de mettre les pieds dans le plat, en honorant cet ouvrage-missile tiré contre les actionnaires du Monde et de l’Obs, le magazine dont l’auteure fut la directrice adjointe – et où la carrière de Giesbert décolla – avant d’être brutalement licenciée en juin.

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L’histoire du «Monde libre» est tout, sauf fictive. Les personnages, criblés de balles éditoriales par l’auteure qui revendique sa proximité avec la gauche radicale, se nomment Jean Joël (Jean Daniel, légendaire directeur de l’Obs), Claude Rossignel (Claude Perdriel, longtemps propriétaire du magazine de gauche), Laurent Moquet (Laurent Joffrin, ancien directeur de la rédaction de l’Obs aujourd’hui à Libération) ou Matthieu Lunedeau (Matthieu Croissandeau, actuel rédacteur en chef de l’Obs). Mais ceux-là, accablés de reproches, ne sont pas les pires.

Les véritables ennemis dont le livre dénonce la mainmise sur la presse de gauche hexagonale sont les trois actionnaires du «Monde», racheteurs de l’Obs en mars 2014 pour la modeste somme de 4,1 millions d’euros: le magnat des télécoms Xavier Niel, surnommé «l’ogre», l’ancien géant du luxe Pierre Bergé, et le banquier Matthieu Pigasse, baptisé «l’arlequin de l’ogre». Bienvenue dans le Paris des médias mis au pas par quelques magnats, selon Aude Lancelin, dont l’ouvrage au vitriol focalise sur les manigances et les trahisons de l’Obs. Alors que d’autres essais, comme «Main basse sur l’information» de Laurent Mauduit (Ed. Don Quichotte) s’attardent sur les empires médiatiques de Martin Bouygues (groupe TF1), Vincent Bolloré (Canal Plus et Itélé), Patrick Drahi (L’Express, Libération et bientôt BFM TV) ou Serge Dassault (le Figaro)…

«Aude Lancelin a écrit un livre coup de poing qui dénonce la censure, le suivisme, l’obéissance d’une certaine presse de gauche française, prise entre le marteau de ses actionnaires et l’enclume de ses lecteurs qui l’abandonnent… C’est exagéré. C’est partisan. Mais il y a du vrai» reconnaît un journaliste de l’Obs. Laurent Mauduit, ancien du Monde passé à Médiapart avec Edwy Plenel, confirme: «Qu’un prix littéraire récompense un tel ouvrage dit le malaise. Il y a bien une autocensure calamiteuse dans la presse française, en partie causée par son actionnariat. Le débat est étouffé. L’entre-soi règne en maître». Vrai? «Les actionnaires sont des cibles trop faciles. L’argent a toujours été dans la presse nous expliquait le spécialiste de la communication Christian Salmon, auteur de «Storytelling» (Ed. La découverte). Les journalistes français sont par exemple largement responsables de leur collusion avec les politiques».

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L’itinéraire de l’Obs est intéressant. Dans «Sans oublier d’être heureux» (Ed. Stock), sa biographie de Claude Perdriel, Marie Dominique Lelièvre raconte comment cet entrepreneur accompagna les mutations de la société française. On était dans les années 60-70-80. Les journalistes tenaient le haut du pavé. Les actionnaires, y compris Robert Hersant au Figaro, étaient défiés par leurs «plumes». «Le Monde» était la propriété de ses employés. Puis le basculement a commencé: «Regardez la grève qui dure depuis deux semaines à Itélé et le mépris affiché par Vincent Bolloré complète Laurent Mauduit. En France, non seulement les milliardaires tiennent les médias, mais ils empochent en priorité les subventions de l’Etat à la presse écrite en crise profonde (400 millions d’euros en 2014, dont seize millions pour Le Monde, idem pour Le Figaro et huit millions pour l’Obs)».

Le Renaudot de l’Essai, bombe médiatique? «Pas sûr conclut un ancien de l’Express Le pugilat entre journalistes, patrons et actionnaires est le devant de la scène. On ne peut pas ignorer la crise, et le fait qu’investir aujourd’hui de l’argent dans les médias est très risqué. Les journalistes français sont souvent plus doués pour donner des leçons que pour l’autocritique».