«Aux rives des fleuves de Babylone nous nous sommes assis et nous avons pleuré, nous souvenant de Sion.» Yasmina Reza emprunte au livre des Psaumes, à ce vers poignant de l’exil, le titre de son roman «Babylone», paru chez Flammarion à la rentrée littéraire et qui vient de recevoir le Prix Renaudot. Un roman d’exil donc, où les personnages sont loin de leur jeunesse, loin de leur enfance, de leur langue parfois, de leurs amours de jadis. Ils s’avancent doucement, solitaires, vers la mort. Ils dansent encore un peu, créent quelques liens, fument encore quelques cigarettes dans l’escalier, avant de disparaître. Un roman où se promènent, obsédants, les clichés désolés pris par Robert Frank dans son célèbre album «Les Américains».

Catastrophe différée

Le scénario de «Babylone» est aussi déconcertant et jubilatoire: dans un immeuble de banlieue, après une petite fête entre voisins, Jean-Lino tue sa compagne, Lydie. Un peu hébété, il sonne chez Elisabeth et Pierre, ses voisins du dessous. Or, au lieu de paniquer, au lieu que la catastrophe, l’hystérie et la tragédie gagnent, les personnages tergiversent, causent, fument, cherchent des échappatoires, repoussent l’inéluctable.

Auteure confirmée

Le Renaudot, traditionnellement plus audacieux que le Goncourt, va, une fois n’est donc pas coutume, à une auteure confirmée. Toutefois, si le théâtre de Yasmina Reza a souvent été récompensé (Molière, Tony Award, Grand Prix du théâtre de l’Académie française), si elle est considérée comme une star dans le monde anglo-saxon, elle n’avait reçu jusqu’ici, en France, aucun prix littéraire majeur. «Babylone» est un de ses plus beaux livres. Yasmina Reza y déploie toute la virtuosité, tout le savoir-faire impressionnant qu’elle a acquis, de livre en livre. Elle n’en demeure pas moins légère, pleine d’humour, tendre, délicieusement désinvolte même parfois, malgré des propos graves.

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