Samedi Culturel: Il y a en Grande-Bretagne cette idée qu’un écrivain peut être celui qui rend compte de l’«état de la nation». On l’a parfois dit de vous. Qu’en pensez-vous?

Jonathan Coe: C’est un mirage après lequel courent les médias britanniques. Cette idée remonte aux quatre ou cinq derniers livres de Dickens. Ce sont des œuvres vastes, accomplies, qui décrivent les couches sociales dans toute leur variété. Il a été l’un des rares écrivains capables de savoir comment tout un chacun vivait. Depuis la parution de ces livres – ce qui remonte tout de même à 150 ans! –, les gens croient qu’un roman peut parler pour tout un pays. Mais si vous essayez délibérément de bâtir un roman de ce genre, cela ne marchera pas. Les histoires doivent venir de l’intérieur de vous-même, explorer la façon dont nous pensons, comment nous nous sentons en tant qu’êtres humains. Il est clair que cela englobe nos relations avec les autres, avec la société dans son ensemble. Un roman devient rapidement, inévitablement politique. Mais je ne crois pas qu’on puisse prendre la politique comme point de départ.

Les bons textes aident les gens à penser plus librement. Bien que je n’écrive pas spécifiquement pour des raisons politiques, j’ai l’impression que ce que je fais – ou ce que je devrais faire – est une contribution politique autant qu’artistique.

Vos livres font cependant preuve d’une sensibilité quasi sismographique à l’évolution de la société britannique. Quelles sont vos antennes?

Je travaille à partir de mes personnages. L’une des premières décisions que vous devez prendre à leur propos, c’est ce qu’il – ou elle – aura comme profession, comme occupation dans la vie. Vous ne pouvez pas en faire à tous les coups un écrivain, ce qui serait simple mais aussi ennuyeux. Vous devez vous renseigner sur des domaines qui ne vous sont pas familiers. Ces explorations sont une part très excitante du processus créatif puisqu’elles peuvent mener à des découvertes inattendues aux conséquences importantes. Il se trouve que mon frère est représentant de commerce. C’est aussi la profession du héros de mon dernier roman ( The Terrible Privacy of Maxwell Sim à paraître le 27 mai en anglais). Or, dès que j’ai commencé à en savoir un peu plus sur son milieu, sur sa classe sociale, j’ai donné au roman une nouvelle direction.

Vous utilisez vos personnages un peu comme des périscopes?

Mes pratiques d’écrivain ont considérablement changé depuis Testament à l’anglaise (1995, Gallimard). A l’époque, un matin, je m’étais assis à une table de la British Library, j’avais pris une feuille de papier et j’avais fait une liste. Je m’étais dit: je vais prendre six membres d’une famille (les ­Winshaw) et chacun représentera un domaine de la vie britannique: le trafic d’armes, la banque, la culture, les médias, l’agroalimentaire et la politique. C’était une approche très schématique, très différente de ce que je fais aujourd’hui. Testament à l’anglaise ne plonge pas dans la vie intérieure des membres de cette famille. Aujourd’hui, je ne peux plus m’imaginer m’asseoir à une table et dire: je vais écrire sur l’immigration, sur la menace terroriste, sur la crise financière… Si ces sujets-là trouvent naturellement leur chemin vers mon roman, tant mieux. Mais je ne vais pas décider d’écrire un roman sur l’état de la nation. Parce qu’à la fin, tout ce que vous arriverez à produire ne sera qu’une représentation artificielle… De plus, lorsque j’étais en train d’écrire Testament à l’anglaise au début des années 1990, les lignes de front politiques étaient encore très claires, d’un côté la gauche, de l’autre la droite. Aujourd’hui, ce type d’opposition politique binaire s’est en quelque sorte dissous. En lieu et place du bleu des Tories et du rouge du Labour, nous avons une sorte de rouge-bleu, de pourpre, de violet écrasé, c’est très difficile d’écrire à ce propos.

Vous habitez Londres. Le contact avec la ville, les gens, c’est important pour vous?

Je m’isole lorsque j’en arrive à un certain point dans l’écriture. Je sens alors qu’il faut que je m’éloigne de Londres. Je loue une maison à la campagne pour quelques semaines, au calme. Mais à ce moment-là, toutes les phases du roman doivent être en place. En revanche, pour les repérages, lorsque vous rassemblez des informations, lorsque vous essayez de sentir ce que les gens pensent et vivent, il n’y a rien de mieux que l’immersion dans une grande ville.

Vos romans sont ancrés en Grande-Bretagne. Et une ville revient avec constance – dans «Bienvenue au club» et «Le Cercle fermé» notamment –,­ c’est Birmingham, où vous avez grandi. Que dit-elle de ce pays?

Birmingham est une cité industrielle. Deux entreprises, quasiment iconiques, ont forgé son identité et toutes les deux se situaient du côté de la ville où vivait ma famille. L’une d’entre elles était l’usine de Longbridge, où la British Leyland fabriquait les Rover et les Austin. L’autre, la fabrique de chocolat Cadbury. Cela peut paraître trivial, mais il ne faut pas sous-estimer la place de Cadbury dans l’âme de Birmingham. Notamment parce qu’elle représentait une sorte de modèle d’entreprise familiale à caractère philanthropique. Elle prenait soin de ses travailleurs. Elle a bâti un village modèle pour eux, Bournville, qui reste le plus agréable et le mieux conçu des quartiers de Birmingham. Or ces deux entreprises ont toutes les deux disparu ces dix dernières années. Cadbury demeure, mais elle vient d’être vendue à la firme américaine Kraft. Quant à Longbridge, c’est devenu un terrain vague… là où des milliers d’ouvriers travaillaient. Ces deux usines sont, pour moi, des symboles du Birmingham de mon enfance. J’en suis nostalgique. Lorsque vous venez de Birmingham, vous avez le sentiment très fort de venir d’un endroit qui s’est construit sur l’idée de fabriquer des biens, des biens manufacturés. Or c’est précisément ce qui a disparu dans ce pays ces dernières années .

Dans «Testament à l’anglaise», les rapports humains sont d’une cruauté terrible. Est-ce pour vous un reflet du climat des années Thatcher?

Ce qui est dit dans ce livre n’est guère exagéré. J’ai employé la violence comme une métaphore de l’agression politique subie durant les années Thatcher. L’écrivain américain Jonathan Safran Foer vient de publier un livre documentaire à propos de l’élevage industriel des animaux, Eating animals. Ce qu’il écrit va beaucoup plus loin que les pratiques industrielles déjà très choquantes que j’ai décrites dans Testament à l’anglaise. J’ai moi-même été choqué en le lisant. De la même façon, ce que je disais des ventes d’armes au régime irakien de Saddam Hussein s’appuyait sur des informations réelles.

Ecrire avec cette férocité satyrique, était-ce une manière de vous débarrasser de cette époque?

A quoi a servi ce livre? C’est la question que je me pose aujourd’hui. Je ne suis plus du tout dans l’état d’esprit qui m’habitait au moment de l’écriture. Testament à l’anglaise est un livre naïf d’une certaine façon. Toute personne qui le lit va sans doute partager mon point de vue, car l’histoire que je raconte est très persuasive. Mais rares sont les gens qui changent d’avis après avoir lu un livre, vu un film ou une pièce de théâtre. En somme, ce genre de livre fournit un lieu où des gens qui de toute manière sont déjà d’accord avec vous vont pouvoir se retrouver, se mettre ensemble, rire, laisser sortir leur énergie, leur colère, dans une sorte de processus cathartique. Mais au bout du compte, ce n’est pas vraiment ce que j’attends, puisqu’une fois la colère évacuée tout redevient comme avant.

Si «Testament à l’anglaise» représente les années Thatcher, à quelle période correspond «La Maison du sommeil»?

A la fin des années Major. John Major est un peu le personnage oublié de la vie politique anglaise. Il s’est pourtant glissé entre Margaret Thatcher et Tony Blair durant cinq ans. Il a été premier ministre plus longtemps que Gordon Brown le sera sans doute. Comme Gordon Brown, il manquait de charisme. La Maison du sommeil est un roman des années Major, une période assez endormie pour la politique britannique qui se trouvait reléguée à l’arrière-plan.

Quand au diptyque «Bienvenue au club» et «Le Cercle parfait», il commence dans les années 1970 pour remonter jusqu’à nos jours, en passant par les années Blair…

Comparée à celle d’aujourd’hui, la Grande-Bretagne des années 1970 que j’ai dépeinte en effet dans Bienvenue au club était un pays moribond, en pleine stagnation. L’arrivée de Mme Thatcher a incontestablement redonné de l’énergie à l’Angleterre. Mais la question est: à quoi sert cette énergie? Nous ne fabriquons plus rien. Nous sommes devenus des pourvoyeurs de services. Cette énergie a quelque chose de vide. Elle tourne en vain. Nous courrons dans tous les sens, sans rien amener de plus.

«La Maison du sommeil», «Bienvenue au club», «Le Cercle fermé» sont des romans choraux. Avec «La Pluie, avant qu’elle tombe», vous explorez un registre plus intimiste… Et dans le suivant, à paraître fin mai, vous vous attachez au personnage de Maxwell Sim.

Chaque roman est une étape vers autre chose. Quelque part dans mon esprit, j’ai cette vision du très grand roman que j’aimerai écrire un jour. Un roman qui mettrait tout en ordre, où tout serait juste. Il parlerait de la société, du monde, de la politique, de l’amour… Certains, comme Tolstoï, y sont parvenus. Moi je ne peux que me contenter d’y tendre. Mais chaque roman est l’occasion d’exercer un muscle romanesque différent. Dans Testament à l’anglaise, Bienvenue au club et Le Cercle fermé, je pense avoir appliqué une sorte de point de vue panoramique. Dans La Pluie, avant qu’elle tombe et dans le dernier, The Terrible Privacy of Maxwell Sim, j’ai voulu plonger dans l’intimité de mes personnages. Un jour, je rêve de parvenir à faire tout cela en même temps. Là j’aurais écrit quelque chose de vraiment valable. L’important, c’est de s’obstiner. Il faut essayer, essayer, essayer encore.

Vos romans sont remarquables par leur structure. Comment maîtrisez-vous cette complexité?

Je dessine un plan très détaillé. Je le conçois comme une architecture. Ensuite, les questions qui se posent sont: quel type de meubles je vais mettre dans chacune des pièces, quel personnage sera autorisé à y entrer? La structure de base doit être complètement acquise, non pas avant que je commence à écrire, mais avant même que je commence à me mouvoir dans le roman.

Lorsque je m’engage dans un nouveau livre, il se passe à peu près une année où j’imagine les personnages, où je pense aux situations dans lesquelles je pourrais les placer. J’écris parfois 20 ou 30 pages pour trouver le ton, la voix juste. Lentement, la forme du livre devient visible. Elle se fixe et je peux véritablement commencer. Normalement, trois ans s’écoulent entre les livres. La première année se passe dans une sorte d’état de rêve où je laisse les idées germer. Je me sens toujours un peu coupable de décrire cela comme du travail, mais c’est absolument nécessaire pour en arriver au travail proprement dit. Ensuite, je peux écrire très vite. Une fois que je suis prêt, plus rien ne m’arrête.

Parvenez-vous à vivre de votre plume?

Dans ce pays, le marché ne vous pardonne rien. Chacun de vos livres doit avoir du succès. Vous n’avez pas droit à l’erreur. Vous êtes la proie de l’électronique puisque chaque librairie possède un terminal qui enregistre toutes les ventes. On regarde combien d’exemplaires de votre livre précédent ont été vendus et on en recommande le même nombre. C’est un climat qui est plus difficile aujourd’hui que ce qu’il a été. Voilà pourquoi je suis très reconnaissant à mes lecteurs français, italiens, allemands, grecs… et suisses. J’ai le sentiment que sur le continent, les gens restent attachés à l’objet livre d’une manière plus traditionnelle; les librairies indépendantes ont encore de la vigueur, alors qu’elles ont presque complètement disparu en Grande-Bretagne, remplacées par des chaînes.

Mes livres n’ont pas de succès aux Etats-Unis. Je ne peux que me résigner au fait d’être un écrivain européen, ce qui correspond d’ailleurs tout à fait à mon tempérament. Et j’ai beaucoup de chance que mes textes soient populaires en Italie et en France. Cela m’aide à vivre, car je vends plus d’exemplaires à l’étranger qu’ici. Je me demande, je dois l’avouer, ce que les lecteurs des autres pays trouvent dans mes livres. Lorsque mes trois premiers romans ont été traduits, ils ont commencé par être refusés. Les éditeurs du continent les trouvaient «trop britanniques»! Mais lorsque le succès est arrivé, ils ont déclaré qu’ils aimaient mes livres, «tellement britanniques».

Qu’est-ce que cela signifie être un écrivain aujourd’hui en Angleterre?

Question difficile… Eh bien, la Grande-Bretagne est devenue avant tout un marché et le reste de l’Europe nous rejoint rapidement malgré une attention plus grande aux auteurs et aux artistes. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que ce soit forcément un bien. Ici, les écrivains doivent se débrouiller tout seuls. Vous n’êtes pas considéré a priori comme un porte-parole ou comme une figure de premier plan. L’écriture est vue comme une branche de l’industrie du divertissement, ce qui n’est pas si mal puisque c’est le cas. Ecrire en Grande-Bretagne, c’est avoir constamment le sentiment de s’engager pour quelque chose qui, au fond, n’intéresse personne, à part les lecteurs. Sur l’échelle culturelle, l’écrivain est un tout petit personnage. Presque aucun écrivain britannique n’est reconnu dans la rue. Il m’est arrivé d’être arrêté dans Kings Road par des touristes italiens, mais jamais par des gens de mon propre pays.

Et moi qui croyais qu’on pourrait demander notre chemin dans la rue et qu’on nous indiquerait où vous travaillez…?

Impossible, à moins de tomber sur un touriste italien... Mais vous savez, j’aime bien ça. L’anonymat est très favorable à l’écrivain.

«Sur l’échelle culturelle, l’écrivain est un tout petit personnage. Presque aucun écrivain britannique n’est reconnu dans la rue»