Présenté hors compétition dans tous les festivals de l’automne qui comptent, de Venise à Toronto et de Telluride à Busan, «Premier Contact» («Arrival») serait-il parti pour devenir le nouvel étalon du film de science-fiction? Le genre est délicat entre tous; le thème d’une visite extraterrestre, bientôt plus rétro que futuriste, au vu des avancées de l’astrophysique. Cinéaste aussi intelligent que talentueux, le Canadien Denis Villeneuve («Incendies», «Prisoners», «Sicario») l’a compris en portant à l’écran une fameuse nouvelle de l’écrivain sino-américain Ted Chiang, «The Story of Your Life» (1989). D’où un drôle de film, clairement conscient de ses prédécesseurs et qui tente à la fois d’échapper «par le haut» – sans vraiment y parvenir.

L’ouverture, où l’héroïne-narratrice, seule dans une grande maison au bord d’un lac, se remémore sa fille emportée par une maladie, donne tout de suite une tonalité intimiste. Louise Banks (Amy Adams) est une éminente linguiste dont les cours semblent bien peu suivis. Le jour où d’étranges vaisseaux spatiaux extraterrestres se posent en douze points du globe, c’est pourtant à elle que les militaires américains font appel, en souvenir de services rendus. Avec l’aide du physicien Ian Donnelly (Jeremy Renner), elle va devoir essayer d’entrer en contact avec ces visiteurs et de comprendre leurs intentions.

Langage à décrypter

Avec son style tout en retenue, son sens exceptionnel des espaces mais aussi sa manière de nous faire aussitôt adhérer au point de vue de cette femme seule, Villeneuve ne rate pas cette entrée en matière. Lointaine rumeur médiatique, amorce de mouvement de foule, université désertée, apparition d’un officier pas caricatural (Forest Whitaker) et arrivée en hélicoptère dans une vallée du Montana où un gigantesque vaisseau aux airs de galet ovoïde lévite à la verticale: tout porte la marque d’un cinéaste bien inspiré, qui a digéré «Rencontres du troisième type» (Steven Spielberg, 1977), «Contact» (Robert Zemeckis, 1997) et «Signes» (M. Night Shyamalan, 2002).

Le suspense qui s’ensuit a des modèles encore plus classiques: ces extraterrestres sont-ils menaçants, comme dans «La Guerre des mondes», ou bien viennent-ils avec un message pacifique, comme dans «Le Jour où la Terre s’arrêta»? Pour faire durer le plaisir, l’entrée de l’équipe dans le vaisseau est particulièrement soignée, puis c’est le décryptage des mystérieux logogrammes circulaires employés par les aliens pour communiquer qui constitue le cœur du récit – au risque de l’enliser.

L’alliance entre science «dure» et science «molle» produisant peu d’étincelles, il reviendra aux militaires de muscler le spectacle. Tandis que Louise et son équipe cherchent à percer ce langage issu d’une autre manière de penser, au risque d’erreurs de traduction, la nervosité de leurs «protecteurs» ne fait que croître. Pour finir, et si c’étaient les Chinois (car un scénario proche se joue en parallèle dans les autres pays) qui déclenchaient la catastrophe? C’est là que – sans vouloir trop en révéler – les auteurs dévoilent leur principal atout, qui nous renvoie à notre dernière frontière: la dimension temporelle. Et si ces visiteurs en possédaient la clé?

Le temps, dernière frontière

Tout cela débouchera sur une remise en question de la temporalité même du récit et des paradoxes à vous donner un (léger) mal de crâne. Autrement dit, un compagnon idéal à «Interstellar» (Christopher Nolan, 2014), dans lequel aller vers l’autre/ailleurs signifiait déjà revenir à soi. Comme souvent dans ces conditions, difficile de ne pas se sentir un peu floué. Mais après tout, la science-fiction a-t-elle jamais tenu toutes ses promesses? L’essentiel reste donc purement formel, avec une mise en scène qui semble évoluer entre Steven Spielberg (pour le sens du merveilleux) et Terrence Malick (pour la rêverie philosophique) sans jamais atteindre la puissance visionnaire d’un Kubrick ou d’un Tarkovski.

Réalisé au Canada dans des conditions semi-indépendantes (le financement est américain, mais les géants Sony et Disney ne sont intervenus que pour la distribution), «Premier Contact» ne redéfinit certes pas le genre. Par contre, il s’inscrit parfaitement dans la trajectoire étonnante de Villeneuve, un des rares étrangers à avoir débarqué récemment à Hollywood avec une vraie personnalité et un bagage intellectuel. Au minimum, on pourra considérer ce «Premier Contact» comme un galop d’essai prometteur pour son prochain challenge: la suite du fameux «Blade Runner» de Ridley Scott!


*** Premier Contact (Arrival), de Denis Villeneuve (Etats-Unis, 2016), avec Amy Adams, Jeremy Renner, Forest Whitaker, Michael Stuhlbarg, Mark O’Brien, Frank Schorpion, Tzi Ma. 1h56