Roman Signer, c’est de la dynamite

Happening L’artiste suisse proposait mardi soir deux performances explosives à Zurich

Rencontre avec un maître du suspense

Grand artificier de la performance, allumeur de mèches et déclencheur de comptes à rebours, à bientôt 80 ans, Roman Signer n’a pas fini de faire sursauter les spectateurs. La preuve tout récemment au Flux Laboratory de Zurich, dans le quartier du Kreis 5, où le Suisse a une fois encore fait parler la poudre.

Le Schiffbau, où s’est installée l’antenne suisse alémanique du Flux Laboratory (il en existe une autre à Carouge), servait autrefois à construire des bateaux. De ce passé, il en subsiste les signes, comme des systèmes mécaniques qui servaient à déplacer les navires en construction. Et au milieu de l’espace pousse un arbre, comme une métaphore du changement d’affectation des lieux: la production d’industrielle s’est faite artistique, les idées trouvant ici un terreau fertile pour prendre racine.

Mais bientôt l’arbre sera abattu. «Le bâtiment va être détruit et un nouveau projet immobilier sortira de terre, explique Inès Flammarion, chargée de la communication. Avant de déménager, nous avons souhaité donner carte blanche à Roman Signer pour qu’il fasse exploser symboliquement les lieux.» Les restes des deux performances ainsi que des vidéos d’autres actions de l’artiste sont à voir jusqu’au 26 mars entre les murs condamnés.

Mardi, quelques heures avant l’événement, Roman Signer ne tient pas en place. Il fait des allers-retours entre le rez-de-chaussée et la mezzanine, les deux espaces où, sur le coup des 18h30, il a prévu de tout faire sauter. Il a l’air sombre et concentré, derrière ses grosses lunettes façon Derrick et sa tignasse d’éternel jeune artiste. «J’ai besoin de créer cette tension, de tenir le public en haleine, que le suspense remplisse la salle.»

Sans montrer aucun signe d’impatience, il parle pourtant volontiers de sa carrière et de son travail. «Mes sculptures résultent d’expériences, il n’y a pas à intellectualiser mes gestes.» Ni non plus à vouloir y voir le fait d’un scientifique du dimanche. «J’ai toujours détesté les donneurs de leçon et ceux qui veulent tout expliquer par A plus B. Mon œuvre est intuitive, je cherche seulement à montrer le potentiel des situations.»

Roman Signer a toujours défendu les possibilités créatives des explosions. «Dès l’âge de 16 ans, je me suis mis à jouer avec des explosifs. C’est mon oncle qui m’en avait donné et je les utilisais déjà non pas pour détruire mais pour faire naître de nouvelles formes.» Et mettre en scène la poésie de l’éphémère et de l’absurde.

Car le comique de Signer, à la façon d’un Buster Keaton, prend forme dans l’absurde. Quand il attache son bonnet à une fusée, allume la mèche et voit son couvre-chef suivre le projectile dans son élan. Lorsqu’il remplit d’énormes bottes en caoutchouc d’eau et qu’au premier pas ses jambes cèdent à la houle. Ou quand, dans 56 Kleine Helikopter (2008), des dizaines de jouets télécommandés décollent du sol, s’entrechoquent, heurtent les murs et le plafond avant d’agoniser sur le plancher, dans un dernier spasme mécanique.

«Dans mes œuvres, les objets de tous les jours sont comme vivants, ils ressemblent à des animaux malmenés. C’est triste de voir ces hélicoptères s’agiter au sol, impuissants.» Et tout à la fois absurde.

L’art de Roman Signer est bruyant, drôle et mélancolique. Passé l’euphorie de l’explosion, que reste-t-il? L’odeur de poudre, les dégagements de fumée et dans l’air flotte soudain un soupçon de tristesse. Les bons moments passent si vite… «La joie et la mélancolie sont deux sentiments proches. Mon travail a pour thématique la disparition, l’éphémère qui fait place à la nostalgie.»

Roman Signer n’est pas à la pointe de la technologie, mais qu’importe: malgré son attachement au mécanique et à l’analogique, la portée de son travail reste juste. «Pendant longtemps, je ne filmais mes performances qu’en super-8, ce qui me donnait un cadre strict à respecter.» Le fameux format de film amateur popularisé dans les années 1970 n’offrait à ses utilisateurs que 3 minutes d’action. «Il fallait avoir une idée bien précise de ce qu’on voulait faire et s’y tenir! C’était exigeant mais en même temps ça décuplait la créativité. Aujourd’hui, on peut faire tellement de choses, modifier, reprendre, recommencer, effacer: comme on peut tout faire, on finit par ne plus savoir quoi faire.»

Il n’y a pas que le geste symbolique de Roman Signer dynamitant l’espace qui fasse écho à la destinée du Schiffbau. Toute la carrière de l’artiste est marquée par la disparition et la nostalgie du temps passé. A l’image des bâtiments industriels du Kreis 5, tour à tour remplacés par des constructions nouvelles. Espérons qu’il y poussera encore des arbres.

«Mon travail a pour thématique la disparition, l’éphémère qui fait place à la nostalgie»